LIVRE III. — CHAPITRE III
il y en a toujours plusieurs; de sorte que, faisant la supputation de ces retraites spirituelles depuis Tannée 1635, qu'elles ont été plus fréquentes, jusqu'à la mort de M. Vincent, arrivée vingt-cinq ans après, il s'en est fait plus de vingt mille ^ »
Il est impossible de calculer le bien qu'ont produit ces exercices. Quelles conversions extraordinaires ! quelles natures inclinées au mal et totalement retournées ! « Je recommande, disait un jour saint Vincent de Paul , un de nos retraitants à vos prières , qui en a un besoin tout particulier, qui sans doute est capable de faire beaucoup de bien , s'il se convertit entièrement à Dieu ; et au contraire , s'il ne se convertit pas comme il faut, il y a sujet de craindre qu'il ne fasse beaucoup de mal. ))
Et une autre fois : « Nous avons céans un capitaine qui veut être chartreux, et qui nous a été envoyé par ces bons pères pour éprouver sa vocation , selon leur coutume ; je vous convie de le recommander à Notre- Seigneur, et en même temps considérer combien g-rande est sa bonté , d'aller ainsi prendre un homme lorsqu'il est engagé fort avant dans un état si contraire à celui auquel il aspire maintenant.
« Nous avons encore céans un autre qui fait profession des armes , et qui est pareillement capitaine ; nous en louerons Dieu , et le lui recommanderons aussi bien que l'autre. Vous vous souviendrez encore en vos prières d'un autre nouvellement converti de la religion prétendue réformée, mais très bien converti, et qui travaille et écrit présentement pour la défense de la vérité qu'il a embrassée , et pourra , par ce moyen , en gagner d'autres ; nous en remercierons Dieu , et le supplierons qu'il lui augmente ses grâces de plus en plus.
(( Oh ! Dieu , combien y en vient-il de loin et de près ,
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1 Abelly, t. I, p. 536.
à qui le Saint-Esprit donne ce mouvement ! Mais combien faut-il que la grâce soit forte, pour amener ainsi de toutes parts les hommes au crucifiement ! car la retraite spirituelle est pour crucifier sa chair, afin qu'on puisse dire avec le saint Apôtre : « Je suis crucifié au monde, et le monde m'est crucifié *. »
Ainsi , à la voix de saint Vincent de Paul et sous sa direction, les hommes du monde commençaient à se ranger publiquement sous la bannière de la charité. Ils mettaient leur influence , leur fortune au service des pauvres. Ils s'appliquaient à devenir plus chrétiens pour être plus dévoués. Ils posaient enfin les grandes lignes et comme la forme de cette admirable Société de Saint-Vincent- de -Paul que nous avons vu naître de nos jours, que nous avons crue être une création nouvelle , et qui n'était qu'une résurrection !
|1En même temps que saint Vincent de Paul s'efforçait d'inspirer à ses filles l'esprit qui devait les animer, il commençait à leur révéler discrètement aussi les grandes lignes de la constitution qu'il voulait leur donner. Cette constitution était singulièrement hardie. Il fallut à notre saint plus de vingt ans pour triompher des résistances de l'opinion publique, des objections du roi et des parlements, jusque des inquiétudes prudentes du Pape et des cardinaux. Il est vrai qu'après avoir été l'étonnement du monde, cette constitution en devint l'admiration. Voici en quoi elle consistait.
Jusque-là et depuis de longs siècles, quand une jeune fille voulait se consacrer à Dieu, elle s'enfermait dans une maison munie de grilles impénétrables , qui , dans une société troublée comme celle du moyen âge, assurait sa sécurité; et, après un temps de probation suffisante , elle faisait des vœux solennels qui , reconnus par l'Etat , lui étaient la faculté de se marier validement,
1 Abelly, t. I, p. 546-547.