LIVRE III. — CHAPITRE ÏII
filles de Sainte-Marie, et comme il est à craindre qu'avec le temps il ne se trouve quelque esprit mal fait qui voulût apporter du changement en votre compagnie, soit dans vos habits ou votre manière de vivre, dans votre coiffure, par exemple, disant : « Quoi? être « coiffée de la sorte pour aller voir les pauvres ! en « vérité, c'est ridicule ; il nous faudrait une autre coiffe « et un mouchoir de cou pour nous mieux couvrir ! » mes filles, si jamais on voulait vous persuader semblables choses, rejetez-les bien loin de vous et répondez hardiment que vous voulez avoir la couronne que Dieu avait promise aux filles de Sainte - Marie
Le saint y revient sans cesse : « Mes filles , vous n'êtes pas des religieuses, et s'il se trouvait parmi vous quelque esprit brouillon qui dît : « Il faudrait être reli- « gieuses, cela est bien plus beau, » ah ! mes sœurs, la compagnie serait à l'Extrême -Onction. Craignez, mes filles, et tant que vous vivrez ne permettez pas ce changement; pleurez, gémissez et représentez -le aux supérieurs, n'y consentez en aucune sorte; car qui dit religieuses dit un cloître, et les filles de la Charité doivent aller partout^. »
Pour mieux accentuer encore le caractère de son œuvre, le saint défendit qu'on se servît du mot de cloître pour désigner la maison de ses filles , ni qu'elles eussent de chapelle , d'offices publics , d'aumônier, toutes choses qui excitent les religieuses à se renfermer chez elles. « Point d'autres monastères, disait-il, que la maison des malades , et point d'autre chapelle que l'église de la paroisse. »
De même il voulut qu'elles gardassent l'habit séculier. « mes filles, qui eût pu former ce dessein de
* Conférences aux Filles de Charité, t. II, p. 92. 2 Ibid.
procurer à l'Eglise une compagnie de filles de la Charité en habit séculier ^ ? »
Et plus tard, dans l'approbation des règles, il est dit « que les sœurs dites de la Charité ont résolu par une inspiration divine de vivre ensemble en communauté , sans pourtant abandonner Vhabit séculier^ ».
Le costume était celui des femmes du peuple des environs de Paris : robe de couleur grise, laissant voir les manches de la chemise attachées au poignet; une petite coiffe ou serre -tête de toile blanche qui cachait les cheveux, et, sur le serre-tête , une large coiffure de toile blanche aussi nommée cornette. Quelques-uns auraient voulu que ces bonnes filles, destinées à traverser les rues et à rester près du lit des malades, eussent au moins un voile qui couvrît leur visage; il répondit cette parole d'une hardiesse adorable : « Elles auront leur modestie pour voile. »
Enfin, pour achever de donner à son œuvre son vrai caractère, non seulement il écarta les vœux solennels qui emportaient l'obligation d'une perpétuelle clôture , non seulement il ne voulut pas de vœux perpétuels , quels qu'ils fussent ; mais , confiant dans la vertu de ses filles, il ne leur demanda qu'un vœu d'un an. Peutêtre que s'il eût été libre , il ne leur en eût demandé aucun, afin que leur dévouement eût l'honneur d'une pleine liberté. « Vous irez donc, mes sœurs, voir l'évêque du pays ; si l'on vous y mène , vous lui demanderez sa bénédiction , et lui témoignerez que vous voulez vivre entièrement sous son obéissance et que vous vous donnez tout à lui pour le service des pauvres. S'il vous demande qui vous êtes, si vous êtes religieuses, vous lui direz que non par la grâce de Dieu; que ce n'est pas que vous n'estimiez beaucoup les reli-
1 Maynard, t. III, p. 219.
2 Approbation du cardinal -légat, 8 juin 1668.