‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 20 sur 394 · LIVRE I. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE II

ce que je n'aurais fait si Dieu m'eût donné aussi heureux succès en mon entreprise que l'apparence me le promettait. Je partis donc sur cet avis, attrapai mon homme à Marseille ,' le fis emprisonner et m'accordai à trois cents écus, qu'il me bailla content. » On le voit, ce n'était pas encore le saint Vincent de Paul que l'on connaît.

Cette affaire étant terminée, il se préparait à rentrer par terre à Toulouse, lorsqu'un gentilhomme qu'il avait rencontré en voyage lui proposa de revenir plutôt par mer de Marseille à Narbonne. On était en juillet, la journée était superbe, on arriverait le soir même. Diminution de temps, de fatigues, de dépense : comment ne pas accepter des conditions pareilles? On partit donc par le temps le plus favorable , et on serait arrivé à bon port « si trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe du Lion (pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait foire que l'on estime être des plus belles de la chrétienté ) , ne nous eussent donné la chasse et attaqués si vivement, que deux ou trois des nôtres étant tués et le reste blessés, et même moi qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma vie , n'eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que tigres* ».

Les Turcs avaient eu un de leurs principaux chefs tués, sans compter quatre ou cinq rameurs. Aussi ils étaient en rage , et leur premier acte fut de mettre en pièces le pilote du bateau où était notre saint. « Gela fait, ils nous enchaînèrent après nous avoir grossièrement pansés , poursuivirent leur pointe , faisant mille voleries , donnant néanmoins liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés, et^ enfin chargés de marchandises, au bout de sept ou huit jours prirent la route de Barbarie, tanière et caverne

1 Chantelauze, p. 20.

de voleurs sans aveu du Grand Turc, où, étant arrivés, ils nous exposèrent en vente, avec procès- verbal de notre capture, qu'ils disaient avoir été faite dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été délivrés par le consul que le roi tient de là pour rendre libre le commerce aux Français. Leur procédure à notre vente fut qu'après qu'ils nous eurent dépouillés tout nus , ils nous baillèrent à chacun une paire de brayes, un hocqueton de lin, avec un bonnet, nous promenèrent par la ville de Tunis , où ils étaient venus pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours par la ville , la chaîne au col , ils nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait manger et qui non , pour montrer que nos plaies n'étaient point mortelles. Gela fait, ils nous ramenèrent à la place où les marchands nous vinrent visiter tout de même que l'on fait à l'achat d'un cheval ou d'un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies, et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux , puis lutter pour voir la force d'un chacun , et mille autres sortes de brutalités * . »

Vincent de Paul fut d'abord vendu à un pêcheur pour l'aider à tendre ses filets ; mais comme il ne pouvait pas mettre le pied dans une barque sans avoir le mal de mer, celui-ci le revendit à un vieux médecin musulman qui travaillait depuis cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale et à la transmutation des métaux ; saint Vincent de Paul fut témoin de curieuses expériences. « Je lui ai souvent vu fondre autant d'or que d'argent ensemble, le mettre en petites lamines, et puis, mettre un lit de quelque poudre dans un creuset, le tenir au feu vingt- quatre heures, puis l'ouvrir et trouver l'argent être devenu or ; et plus souvent encore

1 Chantelauze, p. 21-22.

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