LIVRE III. — CHAPITRE III
lieux où elle aurait affaire ; mais la sainte obéissance la garantit de tout cela. N'est-ce pas là, ma sœur, votre pensée, quand vous dites que les religieuses ont des cloîtres , mais que les filles de la Charité n'ont que l'obéissance ? et estimez -vous qu'une fille de la Charité fasse aussi bien qu'une religieuse dans son cloître? — Oui, Monsieur. — Oui, mes sœurs, tenez pour certain que s'il y a chose belle à voir et qui soit agréable à Dieu, admirable aux anges et aux hommes, c'est de voir de pauvres filles vivre dans une chambre comme elles veulent en apparence et au jugement de ceux qui ne les connaissent point, mais toutefois si soumises, qu'on peut dire qu'elles ne font jamais leur propre volonté, puisqu'elles ne font rien que par obéissance. Oh! oui , si vous faites cela , on aura peine à trouver chose plus grande , et les religieuses confinées toute leur vie dans un cloître ne feront rien de plus que vous^ »
D'autres fois il leur disait : « Les gens du monde peuvent entrer chez vous , et il le faut bien pour vos pauvres , mais seulement dans les bâtiments et parloirs intérieurs, jamais dans vos chambres. La chambre d'une fille de la Charité doit être aussi cloîtrée que la cellule d'une carmélite; n'y laissez jamais pénétrer ni les seigneurs ni les grands , pas même les prêtres , pas même vos confesseurs. » Il voulait qu'on mît tout le monde à la porte, même M. Portail, s'il osait s'y présenter. « Et moi, ajoutait -il, qui suis aujourd'hui si vieux, il ne faudrait pas hésiter à me fermer la porte si je voulais entrer^. »
Avec ses sages et fermes précautions , saint Vincent de Paul put créer un nouveau courant de vie religieuse sans affaiblir ni affadir l'ancien. Au contraire, il en répandit les eaux et en multiplia les bienfaits , comme on
^ Conférences, t. I, p. 456.
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voit quelquefois que , quand un fleuve arrose un pays , on pratique sur un point de son cours une saignée , et le fleuve , sans diminuer l'intensité et la profondeur de ses eaux , va porter la fécondité en des terres qu'il ne connaissait pas.
Cependant il y avait déjà neuf ans que la congrégation était établie , et aucune sœur, si on en excepte Mil" Le Gras , n'avait été admise par saint Vincent de Paul au bonheur de se consacrer à Dieu , même par un vœu d'un an. Prudent comme il l'était, « n'aimant pas la presse , » il finit par s'y décider et en choisit quatre pour faire leurs vœux, le 25 mars 1642. On n'a pas le détail de la cérémonie ; on ne sait pas même le nom exact.de celles qui y prirent part; mais on a la formule de leur consécration, et elle est trop caractéristique pour n'être pas placée ici.
« Je , soussignée , en la présence de Dieu , réitère les promesses de mon baptême, et fais vœu de pauvreté et chasteté et obéissance au vénérable général des prêtres de la Mission, en la compagnie des filles de la- Charité, pour m'appliquer toute cette année au service corporel et spirituel des pauvres malades, nos véritables maîtres; et ce, moyennant l'aide de Dieu que je lui demande par son Fils Jésus crucifié et par les prières de la sainte Vierge. »
Quelles étaient ces quatre privilégiées qui eurent la joie de prendre part à cette première consécration ? Il est difficile de le dire. On le sait cependant pour deux : sœur Barbe Engiboust et sœur Jeanne Dallemagne. On n'a que des soupçons pour les autres. Barbe Engiboust était la première et la plus ancienne des filles de la Charité. Née près de Chartres, d'une famille de fermiers de la Beauce , vaillante et forte , on ne savait en quoi elle excellait davantage, ou à tenir pendant des nuits entières des enfants trouvés dans ses bras faute de berceaux, ou à recevoir sans. pâlir les injures et les