LIVRE III. — CHAPITRE III
brutalités des g-alériens qu'elle soignait, ou à arracher des mains des garde -chiourmes les verges avec lesquelles ils allaient les châtier. Nulle difficulté ne l'effrayait. Gomme dans ses premiers temps on ne connaissait pas encore les usages de la communauté, une foule de laïques , grands seigneurs et grandes dames , et des prêtres même, entendaient n'être pas reçus dans les parloirs seulement , mais pénétrer jusque dans les chambres des sœurs. On devait cela, disaient-ils, à leur dignité. La sœur Barbe était inflexible. Elle se dressait à la porte de la chambre comme un mur d'airain, et elle a contribué à tenir à distance même les seig-neurs les plus considérables. Sous d'autres rapports, elle était admirable , et saint Vincent de Paul n'en parle qu'avec mille témoignages de sa profonde estime. « Ma g-rande Barbe , » comme il aimait à dire , pour la distinguer d'une sœur plus jeune de même nom et qu'il appelait en souriant : « Ma petite Barbe. » Elle était vraiment grande , dans son humble naissance , par son dévouement et son esprit de sacrifice. Sur un signe de saint Vincent de Paul , dont elle baisait la trace des pas , elle aurait été au bout du monde. Quand elle mourut, elle devint si belle, que le peuple accusait les sœurs de l'avoir fardée, et on ne pouvait pas l'arracher de son lit de mort^
Marguerite Laurence , qui entra peu après et qui fit certainement partie de ce premier groupe , était d'une autre nature. Vive, enjouée, quand elle passait sur la place et qu'elle voyait les comédies et les sotties de la foire, elle avait besoin de serrer son crucifix sur son cœur pour ne pas aller les regarder. « Vous êtes plus beau que tout, » disait-elle, et elle passait outre. Avec cela g-énéreuse, capable de tous les sacrifices. On se rappela longtemps l'ardeur avec laquelle elle se dé-
^ Conférences, t. II, p. 589.
pouilla de ses habits du monde pour prendre la robe de bure et la cornette des sœurs. Sa mère lui écrivait : « Ma fille, je suis grandement consolée d'apprendre la joie que tu as eue au chang-ement de tes habits du monde aA'ec les vêtements de la sainte pauvreté , d'une esclave de Jésus -Christ qui t'orneront bien mieux que le satin et le brocador du monde , si toutefois ton âme est toujours parée des vertus dig-nes de cet habit, de la pénitence, de l'humilité, de la patience, de l'obéissance, mais surtout de la sainte crainte et amour de Dieu. Aime de tout ton cœur cette vile servitude et ce tant méprisé esclavage auquel tu t'es voulu abandonner aux pieds de Jésus crucifié, qui sont les pauvres desquels tu as voulu être chambrière pour son amour tout le reste de ta vie. Ressouviens -toi toujours de ta première ferveur, et quand tu la sentiras allentir, refroidir, communie avec la permission de ta sainte supérieure , pour réchauffer et allumer en ton cœur ce premier feu que tu m'as fait paraître quand tu nous as quittés, ton père et moi; car c'est là le secret des secrets dans les voies de Dieu... Ah 1 que je serai heureuse d'avoir porté en mes entrailles et en mon sein une fille que je verrai g-lorieuse au ciel, pour avoir, à l'imitation de son maître et Sauveur Jésus , aimé d'être méprisée et dédaignée de toute créature, et avoir supporté des travaux très pénibles et des douleurs cuisantes au corps et en l'esprit*. »
On est facilement une sainte quand on a une mère pareille.
Il faut compter aussi parmi ces anciennes, quoiqu'on ne sache pas si elle fut des quatre premières consacrées à Dieu, Anne de Gennes, la première fille de noble extraction qui entrât dans la congrégation naissante, mais dont l'humilité surpassait encore la naissance. On
^ Archives de la Mission.