‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 196 sur 394 · LIVRE III. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE III. — CHAPITRE IV

mansardes et à se mettre aux pieds des pauvres. Et enfin il venait de placer au centre , et comme au cœur de toutes ses œuvres, les filles de la Charité, ces admirables sœurs grises qui allaient être une sorte d'incarnation visible de la charité. Mais toutes ces grandes œuvres , si nécessaires , si bien réussies , n'avaient pas détourné un instant saint Vincent de Paul de sa première pensée. Plus haut que le corps, il voyait l'âme; plus haut que les souffrances physiques qu'il était juste de soigner et d'adoucir, il regardait les âmes des pauvres , si obscurcies par l'ignorance , si abaissées par les passions , ces âmes immortelles faites pour Dieu , et dont on s'occupait trop peu.

Non pas qu'il n'y eût dans l'Eglise, dans la riche magnificence des ordres religieux, des corps d'élite qui lui rendaient l'es plus grands services. Il y avait les jésuites i mais ils s'occupaient surtout des grands, ce qui n'était pas sans importance. Il y avait les dominicains, mais c'étaient des savants, des docteurs, qui remplissaient avec éclat les grandes chaires des universités et qui faisaient reculer les hérétiques , ce qui avait sa valeur aussi. Il y avait les franciscains, surtout capucins, que saint François avait plus particulièrement destinés au peuple ; mais il ne leur avait pas interdit les universités, la Sorbonne, les grandes chaires, et ils y réussissaient si bien , que les pauvres , surtout ceux des campagnes, étaient au xvn^ siècle un peu abandonnés. C'est cette lacune que saint Vincent de Paul voulait combler, en créant une société de prêtres entièrement et exclusivement voués au seul service des pauvres.

L'idée était superbe, bien digne du cœur. de saint Vincent de Paul, mais combien difficile à réaliser! Prendre des prêtres, des hommes éminents, — car, sans une certaine éminence d'esprit et de cœur, on ne se fait pas religieux , — et les appliquer uniquement à Fédu-

cation des populations grossières de la campagne ; leur interdire Tentrée des grands collèges et des grandes universités, car quand ils auraient goûté des âpres plaisirs de la discussion apologétique et scientifique, ils trouveraient fade renseignement des classes pauvres ; leur défendre même de monter dans la chaire des grandes villes et des cathédrales, car ces beaux auditoires d'hommes du monde, de femmes instruites, délicates, soulignant les moindres passages, leur rendraient odieux ces auditoires grossiers de paysans , où on comprend si péniblement et où on sent si peu : essayer cela, c'était de la folie, à moins que Ton ne trouvât le moyen de mettre dans ces cœurs de prêtres, de religieux, une charité, une modestie et une humilité qui dépassassent toute mesure. Saint Vincent de Paul le crut, essaya et réussit.

(( Oh ! Messieurs, disait-il sans cesse à ses premiers disciples, les pauvres, voilà notre partage. Pauperihus evangelizare misit me. Quel bonheur. Messieurs, quel bonheur ! Faire ce que Notre -Seigneur, descendu du ciel , est venu faire sur la terre , continuer l'ouvrage de ce Dieu sauveur qui fuyait les villes pour aller chercher les pauvres dans les campagnes , en un mot , aider les pauvres , nos seigneurs et nos maîtres : voilà notre mission. Si on eût demandé à Notre-Seigneur : Qu'êtesvous venu faire en terre? Assister les pauvres. Autre chose? les pauvres. Quoi encore? les pauvres... Et si on interrogeait un missionnaire , ne lui serait-ce pas un grand honneur de pouvoir dire avec Notre-Seigneur : Evangelizare pauperihus misii me ? C'est pour catéchiser, instruire, confesser, assister les pauvres que je suis ici *. »

Et ce qui doit nous attacher à cette mission, c'est qu'elle n'a été confiée qu'à nous. « Il n'y a point eu

1 Avis et Conférences , p. -i et 26 i.

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