LIVRE III. — CHAPITRE IV
d'autre compagnie, que je sache, qui se soit proposé pour fin particulière et principale d'annoncer l'Evangile aux pauvres, et aux pauvres les plus abandonnés. Dieu ! qu'il y ait une compagnie et que ce soit celle de la Mission , composée de pauvres gens qui , chargés du noble emploi d'aller çà et là , de village en village , quittent les villes, ce qui ne s'était jamais fait, pour aller annoncer l'Evangile aux seuls pauvres : voilà ce qui étonne, et cependant ce que Dieu a fait K »
Mais plus cette mission était haute, plus elle était contraire aux inclinations de la nature, plus il sentait qu'elle serait rapidement délaissée par ses disciples, s'il ne parvenait pas à les établir dans la plus profonde humilité. Aussi ne cessait-il pas de leur répéter qu'ils étaient au-dessous d'une telle vocation , des pauvres et ignorants comme lui , des idiots incapables de tout ; et que leur chétive compagnie était la dernière de toutes, la plus humble , la plus misérable par le nombre et la qualité des sujets. Il a passé cinquante ans de sa vie à prêcher cette doctrine et à donner à sa compagnie ce fondement solide que rien n'a pu ébranler. Vouée ainsi uniquement au service des pauvres et cachée dans l'humilité la plus profonde , la petite Compagnie se développa lentement. Saint Vincent de Paul avait commencé avec un seul prêtre, M. Portail. En 1626, il lui en était venu deux, M. de la Salle et M. du Goudray. Quelques mois après quatre nouveaux, et il fallut attendre dix ans pour voir s'élever à une trentaine le nombre de ses disciples. Aux yeux du monde, c'était un véritable insuccès; mais le saint n'en était pas ému.
Il est vrai qu'il les recevait étrangement, et qu'il fallait une singulière grâce de Dieu pour persévérer. Quand M. René Aimeras, cet homme éminent qui, après saint Vincent de Paul, allait être le premier supé-
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rieur général de la congrégation, se présenta au saint pour être admis au noviciat, celui-ci le repoussa. Déjà ce jeune prêtre avait eu à subir les objections des siens ; on lui avait dit : « Quoi ! vous voulez entrer dans cette congrégation 1 C'est une réunion de pauvres gens. Vous j mourrez d'ennui ; que n'allez-vous chez les jésuites, chez les dominicains? » Il avait passé outre, et voilà qu'il trouvait sur les lèvres du saint fondateur les mêmes dérisions qu'il avait vaincues chez ses parents. « Oh ! Monsieur, lui dit saint Vincent de Paul, vous voulez venir parmi nous; vous ne nous connaissez pas. Nous sommes de pauvres gens , mal-' propres, peu sociables, mal accommodés et sans aucun lieu assuré, étant obligés d'aller partout où l'obéissance nous envoie. » Il lui représenta ensuite la pauvreté du vivre , des vêtements , du lit et de tout le reste , d'une façon surprenante, jusqu'à lui dire qu'ils étaient logés comme des bêtes, et que s'il avait vu leur extrême pauvreté et l'abjection de leurs exercices , cela le rebuterait ; de sorte qu'il s'imaginait que la maison était comme un hôpital rempli de toutes sortes de misères. Mais, nonobstant cela, il était résolu d'y demeurer, parce qu'un homme qui quittait le monde ne devait, disait-il, plus aimer que la pauvreté, les souffrances et les humiliations ; et qu'une personne qui se revêtait d'un sac dans une religion ou d'une soutane dans une congrégation ecclésiastique, ne pouvait désirer ni chercher autre chose. Et ainsi tout ce que lui disait M. Vincent pour le dégoûter était ce qui le fortifiait le plus pour Tembrasser ^ »
Ce que saint Vincent de Paul disait au jeune René Aimeras, il le disait à tout le monde. A l'entendre, la congrégation n'était composée que d'idiots , et il fallait avoir perdu le sens pour songer à y entrer. Il le disait
1 Abelly, t. II, p. 4.