‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 198 sur 394 · LIVRE III. — CHAPITRE IV 36 i · texte numérisé non relu

LIVRE III. — CHAPITRE IV 36 i

si souvent et avec un tel accent, que le bon Père de Condren avait fini par le croire. « Oh ! monsieur Vincent, lui disait-il, que vous êtes heureux de ce que votre compagnie a les marques de l'institution de Jésus- Christ ! Car comme, en instituant l'Eglise, il prit plaisir à choisir de pauvres gens idiots, pêcheurs, pour la fonder et la planter par toute la terre avec des instruments ainsi choisis , afin de faire paraître sa puissance , de même la plupart et quasi tous ceux que Dieu appelle dans votre compagnie sont, ou pauvres, ou de basse condition, ou n'éclatent pas beaucoup en science. Eh bien ! néanmoins tout le royaume est enflammé , et rempli de l'esprit de cette petite compagnie ; et l'estime en est venue jusqu'au point que le feu roi, un peu avant son décès , me fit l'honneur de me dire que s'il revenait en santé, il ne permettrait pas qu'aucun évêque se fît sans qu'il eût passé trois ans à la Mission. »

Il s'en fallait bien cependant que les premiers disciples de saint Vincent de Paul, si éminent en vertus, fussent aussi ignorants que son humilité essayait de le faire croire. « Un jour qu'il y avait séance solennelle et tragédie au collège de Glermont , un des disciples de saint Vincent de Paul s'y rendit, et, sans faire attention, prit une place destinée à un plus haut personnage. Le recteur lui envoya un valet pour l'inviter à se mettre ailleurs. Il répondit en beau latin, non compris du valet, qu'il se trouvait placé à merveille et qu'il voulait s'y tenir. Sur le rapport du valet, le recteur le prit pour un Irlandais ou un Polonais, et lui députa un jeune régent, qui lui dit en latin le contraire de ïascende superius de l'Évangile. Cette fois, il répondit en grec. Nouveau rapport, nouvelles conjectures, nouvelle députation du professeur de rhétorique, auquel il parla en hébreu. A ce dernier signe, il fut reconnu pour quelque savant de la compagnie , et placé

avec toute la distinction due à son mérite. De retour à Saint-Lazare, il ne manqua pas de raconter son aventure et reçut de ses amis force compliments. Mais qui ne songea pas à le féliciter, ce fut M. Vincent, bientôt informé. « Sachez, Monsieur, lui dit-il, qu'un homme vraiment humble et qu'un pauvre missionnaire ne cherche ni les premières places dans les assemblées , ni à faire parler de lui. Je vous donne ordre d'aller demander pardon au recteur et aux régents , que vous avez mal édifiés. » Il obéit avec une simplicité si aimable, qu'il donna de sa vertu la même idée qu'il avait fait concevoir de sa science ^ »

Ces bas sentiments , si convenables à un pauvre missionnaire , cet humble dédain de tout ce que le monde estime, notre saint ne manqua aucune occasion pour l'enfoncer au cœur de ses disciples.

M. du Coudray était très versé dans les lang-ues syriaque et hébraïque. Aussi le pressait -on vivement de donner une version latine du texte syriaque, dans la persuasion qu'un tel travail honorerait le berceau de la congrégation naissante et serait utile à l'Eglise ; on voulait même qu'il écrivît contre les juifs, en se servant de leur Talmud, qu'il entendait mieux qu'euxmêmes. M. du Coudray prêtait volontiers l'oreille à ces propositions séduisantes, et avant de se mettre à l'œuvre il alla demander l'assentiment de son supérieur. « N'y pensez pas. Monsieur, lui répondit Vincent, je vous en conjure ; ces sortes d'ouvrages nourrissent la curiosité des savants, mais ne servent de rien au salut du pauvre peuple, auquel la Providence nous a destinés. Il y a actuellement en France des milliers d'âmes qui vous tendent les mains , et qui vous disent de la manière la plus touchante : « Hélas ! Monsieur, vous avez été « choisi de Dieu pour contribuer à notre salut ; ayez

1 Maynard, t. II, p. 153-154.

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