LIVRE I. — CHAPITRE II
congeler ou fixer argent vif en fin argent, qu'il vendait pour donner aux pauvres. Mon occupation était de tenir le feu à dix ou quinze fourneaux ; en quoi , Dieu merci, je n'avais plus de peine que de plaisir. Il m'aimait fort et se plaisait fort de me discourir de l'alchimie , et plus de sa loi , à laquelle il faisait tous ses efforts de m'attirer, me promettant force richesses et tout savoir. Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance, par les assidues prières que je lui faisais et à la Vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je crois avoir été délivré*. »
Mais ce qui l'intéressait plus encore que ces expériences de chimie ou plutôt d'alchimie dont il voyait la vanité, ainsi qu'il le déclara plusieurs fois après, c'étaient les recherches de ce musulman sur la manière de guérir les maladies. Les Arabes ont toujours été médecins, et se sont transmis de génération en génération des remèdes mystérieux et tout-puissants pour certaines maladies. L'ami et le protecteur de notre saint, M. de Commet, avait son frère qui souffrait de la gravelle; notre bon Vincent de Paul, toujours reconnaissant, ne négligeait rien pour faire parler le vieux musulman et en obtenir une recette. « L'espérance et ferme croyance que j'avais de vous revoir. Monsieur, me fit être assidu à le prier de m'enseigner le moyen de guérir de la gravelle, en quoi je lui voyais journellement faire miracle; ce qu'il fit, voire me fit préparer et administrer les ingrédients. Oh ! combien de fois ai-je désiré depuis d'avoir été esclave auparavant la mort de monsieur votre frère , et avoir eu le secret que je vous envoie ! Ma croyance est ferme que, si j'eusse su ce que je vous envoie, la mort n'en aurait jà triomphée »
1 Ghantelauze, p. 22-23.
2 Id., p. 23.
Vincent de Paul demeura à peu près un an (septembre 1605 à août 1606) avec ce bon vieillard, « fort humain et traitable, » et dont la réputation était si grande , qu'il fut appelé à Constantinople par le sultan Achmet I. En partant il laissa à son neveu notre saint; mais celui-ci ayant appris que M. de Brèves, consul de France , venait avec un fîrman du sultan réclamer tous les esclaves français , se hâta de le revendre à un renégat italien , de Nice en Savoie , lequel , ayant quelques terres au fond de la montagne, l'emmena avec lui hors de la portée du consul français. Ce renégat avait trois femmes ; et il est curieux de voir comment Dieu allait se servir de l'une d'elles pour opérer la délivrance de son serviteur. « L'une de ses trois femmes était Turque, et m'affectionnait fort; curieuse qu'elle était de savoir notre façon de vivre, elle me venait voir tous les jours aux champs où je fossoyais, et après tout me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodo cantabimus in terra aliéna^ des enfants d'Israël, captifs en Babylone, me fit commencer, avec la larme à l'œil, le psaume Super flumina Bahylonis, et puis le Salve regina^ et plusieurs autres choses , en quoi elle prit autant de plaisir que la merveille en fut grande. Elle ne manqua point de dire à son mari, le soir, qu'il avait eu tort de quitter sa religion, qu'elle estimait extrêmement bonne, pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu, et quelques louanges que je lui avais chantées en sa présence; en quoi, disait-elle, elle avait eu un si divin plaisir, qu'elle ne croyait point que le paradis de ses pères et celui qu'elle espérait un jour fût si glorieux ni accompagné de tant de joie que le plaisir qu'elle avait pendant que je louais mon Dieu, concluant qu'il y avait quelque merveille. Cette autre Gaïphe ou ânesse de Balaam fit, par ce discours, que son mari me dit le lendemain qu'il ne tenait qu'à commodité que nous nous sauvis-