LIVRE III. — CHAPITRE IV
noncez le jug-ement : voilà ce qu'on lui apprend à peu près, et les autres fonctions de cette charge. Et voilà un homme qui a envie d'avoir la charge de président et qui sait déjà en quoi elle consiste ; mais avec tout cela il ne tient rien, si on ne lui suggère les moyens d'avoir cet office ; il aurait raison de se fâcher, de se plaindre de ce conseiller impertinent , qui serait venu lui donner l'envie de cette charge sans lui suggérer aucun moyen de l'obtenir. Mais si celui qui donne les conseils fournit encore les moyens ! Monsieur, vous avez tant de revenu de ce côté -là, tant d'argent de l'autre ; vous prendrez de là cette somme, et d'ici cette autre; au reste, je connais Monsieur tel, qui a cette charge à vendre. Encore : Monsieur tel est mon intime et aussi son ami, je ferai qu'il traitera avec lui ; nous en aurons bon compte ; nous ferons ceci et cela, etc. etc.. Voilà qui est bien servir un homme , et le mettre dans le chemin assuré pour parvenir à la dignité de président. On se sert des mêmes moyens dans toutes les choses du monde qu'on veut persuader aux autres , et c'est la manière la plus efficace et à laquelle il est impossible de ne point se rendre si on a l'esprit bien simple. Il en est de même dans les choses spirituelles. »
Remarquons , en passant , ce style de saint Vincent de Paul, si vif, si alerte, si naturel. C'est du meilleur style du xvn^ siècle.
Après avoir indiqué en quoi consiste la petite méthode, et comment elle était fondée sur la nature, le saint en montre l'efficacité. « Dernièrement, dit-il, la mission avait lieu en Corse, au milieu de bandits qui venaient de piller partout. Eh bien ! chose inouïe, les bandits se sont convertis en foule. Voilà ce qu'il a plu à Dieu d'opérer par cette pauvre et chétive compagnie, prêchant selon la Petite Méthode. Cela n'est-il pas vrai, monsieur Martin? nous sommes ici dans un entretien familier : dites-nous , s'il vous plaît , comment cela
s'est passé? » — M. Martin: « Oui, Monsieur, cela est ainsi, tous les bandits sont venus à confesse, et cela arrive ainsi pour Tordinaire dans nos missions, » — M. Vincent : (( chose prodigieuse, les bandits convertis par les prédications faites dans la Petite Méthode !
« Plus i^écemment, on a prêché en Bretagne. Un navire avait fait naufrage sur la côte ; les marchandises dont ce navire était chargé furent portées sur le bord ; tout le village et les environs y accoururent comme au pillage, et s'emparèrent de tout ce qu'ils purent emporter. La mission ayant été faite dans ces villages selon la Petite Méthode, on a fait rendre ce qui avait été pris à ces pauvres marchands. Tout a été restitué ; les uns rapportaient des ballots , les autres des étoffes , de l'argent ; d'autres s'obligeaient , n'ayant pas de quoi satisfaire ; et voilà. Messieurs , les effets de la Petite Méthode. Allez m'en trouver de semblables dans cette façon recherchée, dans ce grand apparat et parmi cette vaine pompe d'éloquence. A peine en voit -on un seul se -convertir en plusieurs Avents et Carêmes par de telles prédications , et point de restitutions ; nous le voyons tous les jours.
« Et parmi nous , au contraire , quels progrès n'avezvous pas faits partout où vous avez prêché selon cette méthode? quelles conversions n'a-t-on pas vues? L'homme et la femme qui vivaient mal sont venus à vous. Ah ! Monsieur, nous renonçons à nos malheureuses pratiques. Ah! Monsieur, dès ce jour nous nous séparons pour jamais. Ah! Monsieur, je vous promets que je ne la verrai plus! Et qu'est-ce que cela? oh! qu'est-ce que cela? Et les rancunes et les inimitiés invétérées , et les plus grandes divisions n'ont-elles pas été accordées à vos prédications faites selon la méthode? Quels progrès! et combien seraient- ils plus grands, si moi, misérable, ne les avais empêchés par