LIVRE IV. — CHAPITRE l
les nations protestantes; agrandir celles-ci, leur accorder des privilèges , des droits , une existence légale, à condition qu'elles mettraient leur épéeà notre service, et sur les ruines de l'Autriche établir la supré^ matie et la royauté de la France : voilà le second plan , celui de Henri IV, de Richelieu, de Mazarin, de Louis XIV, qui réussit pleinement et complètement; qui fit de la France la première nation du monde , et qui valut à ces grands hommes, avec l'oubli de leurs fautes multipliées , une gloire qui n'a pas encore pâli. Déjà pourtant les infirmités de ce second plan apparaissent. Les nations catholiques ne se sont pas relevées de leur abaissement ; les nations protestantes n'ont pas cessé de grandir, et la France voit aujourd'hui sa suprématie menacée par ces mêmes nations protestantes, dont elle a , imprudemment et dans des vues égoïstes , développé et comme créé la puissance.
Henri IV mourut, après avoir connu ce second plan et en avoir noué les premiers fils. Richelieu en commença l'exécution, et y porta tous les dons de son âme opiniâtre et hardie , en attendant Mazarin , qui allait l'achever avec son astuce italienne. Pour affaiblir l'Autriche, Richelieu débuta par deux coups de maître. Il avisa d'abord sur le trône protestant de la Suède un jeune héros, Gustave-Adolphe, dont il devina le génie, et il le planta comme un trait dans le flanc droit de l'Autriche (1629). Il regarda ensuite de l'autre côté : il vit sur le trône de Lorraine le duc Charles IV , et il essaya de l'enfoncer comme un second trait dans le flanc gauche de l'Autriche. Mais ni le génie ni l'audace de Gustave -Adolphe n'étaient en Charles IV. Il prit peur; il demanda à rester neutre, et, n'obtenant rien de Richelieu, il finit par se ranger, secrètement d'abord, puis pubHquement, du côté de l'Autriche. Richeheu n'attendait que ce moment. Il fondit sur lui comme un vautour sur une proie (1633). Celui-ci,
éperdu , appela TAutriche à son aide , et ainsi commença cette guerre qui devait se terminer par Fagrandissement définitif et la souveraineté de la France, mais qui, en attendant, allait la couvrir de sang et de ruines pendant de longues années (1633-1660).
La guerre a deux sortes d'histoires : Tune extérieure et du dehors , l'autre tout intime et du dedans. La pr'emière, brillante, illuminée des coups de foudre du génie , animé par le clairon des batailles ; l'autre, pleine de sang et de larmes, de douleurs silencieuses et de crimes odieux ; et c'est celle-là que nous allons non pas raconter, mais peindre, afin de mettre en relief la divine tendresse, la générosité inépuisable et la sagesse à toute épreuve de notre saint.
, La guerre telle qu'on la faisait au xvn^ siècle ne ressemblait pas à la nôtre. Au lieu de troupes disciplinées, nourries, soldées, on n'avait que des bandes qu'on ne payait pas, et qui vivaient sur le territoire ennemi. La grande loi , l'unique , était de terroriser et d'affamer le pays. On tuait tous les hommes valides, on outrageait les femmes ; on ravageait les moissons , on coupait les arbres fruitiers, on faisait le désert derrière soi, afin que l'armée ennemie n'y pût subsister. Ainsi se conduisaient les Français, même en terre française ; combien plus les Allemands , les Croates , les Hongrois , les Bohémiens ! Il y avait alors en Allemagne , en Hongrie , sur le Danube , des marchés d'hommes où on se louait à tant pour faire la guerre : sacripants de tous les noms et de tous les habits, brigands en rupture de ban, hommes désespérés , déshonorés , qui ne pensaient qu'à tuer ou à être tués ; jeunes débauchés et jeunes fous qui voulaient courir les aventures, vivant de pillage, de maraude, bons pour tuer, voler, et promener partout les horreurs de la guerre.
C'est à ces bandes que l'Autriche s'adressa, et, de 1633 à 1636 , elles roulèrent à la fois sur la France.