‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 217 sur 394 · LIVRE IV. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE I

Waldstein d'abord , génie taciturne et sauvage , qu'entourait une armée de cent mille soldats, auxquels, en échange d'une obéissance passive , il livrait tout , biens , vies, honneur. Il s'approche de la France, occupe Worms, Francfort, les environs de Strasbourg, et paraît aux portes de Metz. Ses lieutenants, aussi redoutables que lui, vont plus loin. Jean de Werth fait entendre ses canons à vingt lieues des tours de Notre-Dame ; le récit des cruautés de ses soldats porte la terreur en France. Piccolomini entre parla Picardie ^ à la tête d'une armée de Polonais , Croates et Hongrois (seize à dix-huit mille chevaux, quinze mille fantassins et trente pièces d'artillerie). En même temps le terrible Gallas fait sa percée par la Franche -Comté et entre en Bourgogne , mettant tout à feu et à sang.

La France , envahie par trois côtés à la fois , fait des efforts héroïques et leur oppose des armées , admirables sur le champ de bataille , mais , hélas ! guère mieux disciplinées que celles de l'ennemi, sans solde, sans vêtements, ayant ordre de tout brûler, les moulins, les amas de grains , de faire le désert , afin que l'ennemi soit obligé de rétrograder. Que pouvaient devenir les pauvres populations dans un conflit pareil ? Celles même qui n'étaient pas sur le passage des terribles armées n'étaient pas rassurées pour cela. C'est par « bandes de quinze cents hommes, infanterie et cavalerie, que les soldats allaient à la maraude , officiers en tête , tambours par devant, canons par derrière. On moissonnait les champs pour en vendre le blé ; on pillait tout Alliage qui ne consentait pas à donner une forte rançon; et si les victimes s'avisaient de se plaindre aux généraux, ceux-ci se contentaient de répondre que les gens de guerre n'étant pas payés , ils étaient obligés de se nourrir comme ils pouvaient*. » Le voisinage des for-

» Maynard, t. IV, p. 172.

teresses occupées par nos garnisons, loin d'être une protection pour les paysans, était un danger de plus. On voyait à chaque instant nos soldats quitter sans bruit leur retraite , presque toujours de nuit, faire vivement une pointe à travers le pays , fondre sur un village souvent fort éloigné, le piller, le rançonner et souvent le brûler. Le coup fait, le butin empaqueté et jeté en croupe, ces soldats, qui de loin ressemblent à des Arabes écumant le désert, fuient au galop de leurs durs petits chevaux, et ils sont bien loin quand les villages voisins apprennent en tremblant le désastre*. On voit le sort de ces pauvres populations, écrasées pendant quinze ans et tour à tour foulées aux pieds par les amis et les ennemis , et par les premiers plus strictement peut-être et plus longuement que par les seconds.

Avec une telle manière de faire la guerre , les soldats courant les campagnes au printemps , foulant aux pieds de leurs chevaux les moissons naissantes, coupant les arbres fruitiers, brûlant les moulins, la famine devait nécessairement suivre la guerre. Elle éclate dès 1631 en Lorraine, et en 1635 elle est extrême partout. Le blé se vend trente-six , trente-huit , quarante francs le boisseau , et encore on n'en peut pas trouver. Les pauvres meurent de faim. On les voit manger du chêne vis pur, faute de pain. En 1637, les vivres deviennent si rares, que les bêtes mortes sont recueillies comme bonne viande. Dans certains villages, qui étaient peuplés comme de petites villes , on ne voit que peu de gens si hâves et si décharnés, qu'on les prendrait pour des squelettes. En 1640, la ville de Metz est envahie par une armée de quatre à cinq mille pauvres de tout âge et de tout sexe, qui en font comme un champ de bataille de la misère. Il en meurt tous les jours de faim ,

1 M. E, Fleury, p. 87.

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