‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 218 sur 394 · LIVRE IV. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE I

de maladie , sans compter ceux que les loups dévorent. Car des loups furieux , attirés par l'odeur cadavéreuse qui s'en exhalait sans cesse, infestaient en plein jour les bourgs et les villages , où ils dévoraient les femmes et les enfants; la nuit ils s'introduisaient dans la ville par les brèches des murailles , et saisissaient toute proie morte ou vivante. En mai 1640, à Pont-à-Mousson , les rues sont remplies de quatre à cinq cents pauvres , se traînant à peine et si affaiblis , qu'ils ne pouvaient pas prendre de nourriture et que plusieurs moururent en mangeant. Il était temps qu'on vînt à leur secours; car chez beaucoup la faim y tenait de la rage , et les poussait à des actes de folie. Un jeune enfant, tombé au milieu de compagnons d'un âge plus avancé , fut mis en pièces et dévoré par eux. Même spectacle, en 1640, à Saint-Mihiel. Plus de six cents pauvres dans la nécessité extrême, dont plus de cent réduits à l'état de squelettes si affreux, que si Notre -Seigneur ne me fortifiait, dit un témoin, je ne les oserais regarder. Ils ont la peau comme du marbre basané et tellement retirée, que les dents leur paraissent toutes sèches et découvertes. Ils ne vivent que de l'herbe des champs. Un peu plus tard, au lieu de six cents pauvres, on en compte plus de onze cents dans une misère indescriptible. « On vit un jour une mère et ses trois enfants occupés à rôtir une couleuvre et prêts à la dévorer. » En 1642, la misère est si extrême en Lorraine, que d'âge d'homme on n'avait vu le pain si cher. En 1650 , à Guise, la misère surpasse tout ce qu'on peut dire. Les pauvres meurent de faim. Il n'y a plus une maison à laquelle ils puissent avoir recours pour trouver un morceau de pain; ce qui fait qu'il en meurt tant, jusqu'au nombre de douze à quinze par jour. A Saint -Quentin, on est accablé par le nombre et la pauvreté des réfugiés. Dans une seule maison , un missionnaire a trouvé deux femmes veuves avec chacune quatre enfants, couchés

tous ensemble sur la terre, sans pain ni linge. Le nombre de ceux qui se réfugient dans la ville, pour éviter les fureurs de la soldatesque, est tel, que les bourgeois, ne les pouvant nourrir, avaient résolu de les jeter par-dessus les murailles de la ville.

A Laon, à Verdun, à Mézières, on monte la garde à toutes les portes pour éloigner à coups de piques les pauvres qui voudraient y entrer. A Bazoches, il n'est pas resté un grain de blé; les soldats ont tout pris. A peine a-t-on laissé aux habitants leur chemise. A Fismes , à Brèmes , on ne voit que malades de lièvres chaudes et de dysenterie , couchés sur la terre et dans des maisons à demi démolies et découvertes, sans aucune assistance, n'ayant ni pain, ni bois, ni couvertures ; les vivants avec les morts ; de petits enfants sur le sein de leurs mères décédées ; enfin plus de douze cents qui meurent de faim. A la Gapelle et au Catelet, le blé est hors de prix ; les œufs valent six livres dix sous le cent, et la livre de beurre quatorze sous : jugez quelle peut être la calamité. A Laon, Vervins, la Fère, c'est pitié de voir les pauvres : les uns couverts de gale , les autres tachetés de pourpre ; ceux-ci chargés de clous , ceux-là d'aposthèmes ; l'un a la tête enflée, l'autre le ventre, celui-ci les pieds ; et quand cela crève, il en sort une si grande abondance de pus et la puanteur est telle, que c'est le plus horrible et pitoyable objet qui se puisse regarder. La cause de ces maux vient de leur mauvaise nourriture, n'ayant mangé toute l'année que des racines d'herbes et du pain de son , tel que les chiens à peine le pourraient manger. A Lesquielle , à côté de Guise , on trouve dans une maison la carcasse d'un pauvre mort de faim et toute dépecée et rongée par des bêtes qui étaient entrées dans le logis. En 1651 , à Reims, à Réthel, toutes les moissons sont emportées, les terres sans labour et sans semence, la famine et la mortalité presque universelles, les corps

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