LIVRE IV. — CHAPITRE I
sans sépulture et exposés à servir de curée aux loups» les pauvres réduits à ramasser du blé ou avoine germes et à demi pourris ; et la vie qu'ils mènent est si affreuse , qu'ils sont défigurés , que leurs visages en sont noirs et qu'ils ressemblent plutôt à des fantômes qu'à des hommes. A Guise, plus de six cents personnes, réduites à une telle misère, qu'ayant déjà mangé les quelques grains de leur récolte, elles se jetaient sur les carcasses de chiens et de chevaux, reste de la curée des loups. A Réthel , les pauvres sont réduits à la pâture des animaux, jusqu'à manger des chiens, ainsi qu'on l'a vu souvent. En 1651 , à Marie, une partie des habitants ne vit que de pain d'avoine et de son ; le reste meurt de faim. A Mareuil, près de Soissons, deux enfants ont été trouvés à se nourrir des cadavres de leurs père et mère. A Saint- Quentin, pour apaiser et tromper leur faim, les pauvres broutent l'herbe, arrachent l'écorce des arbres, mangent la terre, déchirent leurs haillons et finissent par se ronger eux-mêmes de désespoir. Entre Reims et Réthel , on voit des troupeaux d'hommes et de femmes qui fouillent la terre comme des pourceaux pour y trouver quelques racines. De la paille hachée , pétrie avec de la terre , voilà leur seul pain. En 1652, en Beauce, dans le Gâtinais, on a trouvé plus de huit cent familles, deux mille deux cents personnes nues et sans pain. En Berry, dans les meilleures paroisses, pas dix maisons où il y ait du pain. Le plus grand nombre des familles vivent d'herbes et de racines bouillies à l'eau pure, ou de quelques morceaux de bêtes mortes, déterrées et ramassées dans la campagne. Dans les rues, dans les champs, on voit des pauvres nus , languissants , se traînant comme des bêtes à la recherche de quelques racines. A Étampes, plus de quatre cents pauvres, étendus languissants sur les places. La forêt d'Orléans en est pleine. A Orléans même , on en compte jusqu'à deux mille. A Meung, deux cents.
ABeaugency, cinq cents. A Blois, cent soixante - dixsept pauvres sont morts de faim. Ils ne mang-ent que chardons crus, limaces et charognes. Ils déterrent les os des morts pour les sucer. A Montargis, deux mille pauvres. A Lorris, une femme a tué ses deux petits enfants pour s'en repaître, puis s'est étranglée elle-même. « J'ai parcouru, dit un témoin , depuis trois semaines la Beauce , le Blésois , la Touraine , le Ghartrain et le Vendomois ; on a' meurt en tas. On enterre les morts trois à trois, quatre à quatre. Morts et mourants se voient pêle-mêle sur les grands chemins. Dans le Berry, on mange les vers tout crus. A Amboise, hommes et femmes se sont jetés sur un cheval écorché et n'en ont pas laissé un morceau. Autour de Blois, les pauvres courent la nuit dans les rues comme des loups affamés. On assassine pour un morceau de pain. On estime que, sans un prompt secours , il mourra dans ces seules provinces d'Orléanais et de Blésois plus de vingt mille pauvres. »
Mais la famine n'était pas encore le plus horrible spectacle qui suivait les armées. C'était la peste. Ces bandes affreuses qui descendent de l'extrême Orient, les Bohémiens, les Croates, les Hongrois, l'apportent avec eux et la laissent derrière eux. Des milliers d'hommes tués et non ensevelis, des malades barricadés dans leurs maisons et 3^ mourant de faim, des centaines de chevaux éventrés et pourrissant sur les places publiques et sur les routes , entretiennent et alimentent la peste. Elle sévit dans la Lorraine, la Bourgogne, la Champagne, dès 1631 ; elle revient en 1633, 1635, et fait des milliers de victimes. A Saint- Quentin, en 1636, en compte trois mille morts en six mois. Vers la même époque, elle change en déserts les bassins de la Saône et du Doubs. Vers octobre 1636 , la peste éclate à Beauvais , à Compiègne , où elle met une confusion horrible. Dans la petite ville de Marie, en