‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 220 sur 394 · LIVRE IV. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE I

cinq mois il meurt plus de quatre cents personnes ; en 1637, elle rentre pour la septième fois en Lorraine. De là elle redescend en Bourgogne, où la seule petite ville d'Auxonne compte trois mille cinq cents morts. A Palaiseau , il meurt tant de personnes , et il y a si peu de bras pour les ensevelir, que l'air en est infecté. Etampes est démoli et environné de cadavres. Ce qui reste de maisons est rempli de malades n'ayant que la peau collée sur les os , sans pain , sans un verre d'eau même pour étancher leur soif brûlante. Toute la Brie ressemble à la Lorraine. La cloche des enterrements ne s'arrête pas. La Normandie, qui a échappé à la g'uerre, n'échappe pas à la peste. A Rouen, plus de dix-sept mille personnes sont enlevées en très peu de temps. « Les cloches, dit le poète Rotrou, sonnent pour la vingt -deuxième personne qui est morte aujourd'hui; » quelques jours après elles sonnaient pour lui, et enlevaient à quarante - deux ans un poète qui venait de prendre , dans l'art dramatique , le premier rang après Corneille. A Paris, l'invasion du fléau n'est pas moins terrible. Vingt -deux médecins sont rapidement enlevés avec une foule de prêtres et de religieux. De là la peste descend dans le Bordelais , le Bas-Languedoc , le comtat d'Avignon, fait d'épouvantables ravages à Toulouse, Marseille, Nîmes, dévaste Lyon en passant, et vient reprendre en revers la Bourgogne et la Lorraine, où elle ranime le fléau qui semblait s'éteindre.

Ce qui augmentait l'épouvante , e'est qu'il n y avait de secours nulle part. Car d'où aurait-il pu venir? Du roi? du gouvernement? Certes, Louis XIII, Anne d'Autriche, sur leurs bourses particuhères , faisaient l'impossible, nous Talions voir; mais les impôts mal perçus, les caisses vidées par la nécessité de soutenir les armées, rendaient le gouvernement incapable de remédier à de tels désastres. Au contraire , il les augmentait en poussant aux dernières extrémités la perception

des impôts. Les villes et les villages étaient sillonnés par des agents du fisc qui entendaient se faire payer, même au prix des plus odieuses violences. Ce que ne pouvaient payer les insolvables , les ruinés , les pauvres gens en fuite, on exigeait que ceux qui restaient solvables le payassent. Mais bientôt, écrasés par cette solidarité désolante , ils devenaient pauvres à leur tour , et augmentaient le nombre des ruinés. On saisissait alors les troupeaux ; dès lors plus d'engrais ; on vendait les meubles, même les vêtements ^ En 1634, les états de Normandie constatent que les tailles se sont accrues « jusqu'au point d'avoir tiré la chemise qui restait à couvrir la nudité du corps et empêché les femmes en plusieurs lieux, par la honte de leur propre nudité, de se trouver aux églises ». En Bourgogne, l'impôt dépasse huit fois celui des années antérieures. Partout le désespoir éclate en révolte. Ici les va-nu-pieds, là les croquants. « On fait des rébellions de toutes parts, dit un intendant d'Auvergne, et je suis sans autorité pour y remédier. » A Issoire , on a jeté les commis dans une de ces chaudières pleines de chaux vive où les corroyeurs mettent leurs peaux de bœufs en poil pour les peler, et dont ces pauvres commis sont sortis à demi bouillis. Glermont, Brioudes, Aurillac, sont en état de révolte. A Pontoise, les prisons sont pleines de pauvres gens qui n'ont pu payer leurs tailles , et les collecteurs n'osent plus sortir de leurs maisons de crainte d'être assommés. La situation de Pontoise est celle de toute la France. En 1646, il y a dans les fers, pour non-payement des tailles, plus de vingt-trois mille prisonniers. Et, pour comble de malheurs, pendant que l'État exige si violemment le payement des impôts , lui ne paye pas ses dettes. Aussi la colère prend les plus doux, et ils déclarent qu'au cas où on ne leur payera pas ce qui leur

ï MicHELET, Hist. de France, t. I, p, 150.

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