LIVRE IV. — CHAPITRE I
est dû , ils pilleront les meilleures boutiques , et même le marché quand il se tiendra ; et au cas où on retarderait davantage leurs payements, ils mettront le feu aux quatre coins de la ville et feront tant de ravages , qu'on sera contraint de leur donner contentement.
Si l'État ruiné, obéré, ne pouvait ni payer ni se faire payer et était dès lors incapable de remédier à de si grands malheurs, le clergé pouvait-il quelque chose? Pas davantage. Il avait été plus brisé et broyé que personne. Ses richesses étaient en biens-fonds , et les terres, depuis vingt ans foulées sous les pieds des chevaux, ne rapportaient rien. Les dîmes étaient éteintes. Des bandes qui avaient envahi la Lorraine , la Bourgogne , la Picardie, la Champagne, beaucoup étaient luthériennes et s'étaient acharnées sur les églises. En Lorraine , les prêtres , après avoir vendu pour vivre et soutenir leurs paroissiens les vases sacrés de leurs églises, abandonnaient leurs postes et erraient au hasard. A Saint- Mihiel, les prêtres n'avaient plus un morceau de pain, jusque-là qu'un curé d'un village prochain s'était attelé à la charrue avec ses paroissiens, bœufs et chevaux étant mangés. Un chanoine de Verdun écrivait: « La misère m'a réduit à quitter le service de mon église, où je ne trouvais plus qu'un pain de larmes et de douleur, et je me suis mis à labourer la terre pour avoir de quoi vivre. » En Picardie, traversée par les luthériens du baron d'Erlach, tous les temples sont pillés, ruinés , incendiés , en sorte qu'il ne reste plus désormais de monument antique dans toute la portion nord-ouest du diocèse de Laon. Le jeu de ces barbares est d'exposer les prêtres tout nus aux moqueries de la multitude , ou de les martyriser dans leurs presbytères et au pied des autels. Ils leur chauffent les pieds pour les forcer à livrer l'argent qu'ils n'ont pas. A Fismes, à Braine, les églises ont été profanées, les calices et ornements emportés, les saints ciboires arrachés des autels. A Ba-
14 HISTOIRE DE SAINT VmCENT DE PAUL
zoches , le saint Sacrement a été foulé aux pieds , les calices et ciboires brisés, les fonts baptismaux rompus, les ornements pillés, en sorte qu'il y a plus de vingt- cinq ég-lises en cette petite contrée où on ne peut pas célébrer la sainte messe. A Ribemont, à la Fère, à Vervins, la plupart des curés sont morts ou malades , les églises brûlées. Dans le seul diocèse de Laon, il y a cent paroisses où tout culte est interrompu. Dans celui de Soissons , affirmait un député à l'Assemblée , tous les curés sont ruinés , et il n'y a pas d'apparence qu'on puisse tirer d'eux le payement des décimes , bien loin d'être en puissance de payer une taxe extraordinaire. L'archevêque de Reims demande énergiquement exemption pour sa province : toutes les églises profanées, les ornements volés, les prêtres tués ou ruinés, toute la moisson emportée, les terres sans labour et sans semence. A Châlons-sur-Marne , les temples sont pillés ; on ne peut plus célébrer la sainte messe. C'est partout le même spectacle , et la Bourg-ogne ne le cède sous ce rapport ni à la Ghampag-ne ni à la Lorraine.
Les religieux, les religieuses n'avaient pas été plus épargnés que les prêtres. Ces soldats sauvages, ces protestants fanatiques se faisaient une joie de brûler les monastères, de piller les couvents, d'arquebuser les moines, d'outrager les religieuses. Ils allaient jusqu'à déterrer les morts comme ils firent à Ribemont, en 1649, pour se donner la consolation sauvage de percer à coups d'épée le corps du prieur dom Dupont. Un autre prieur , dom Michel de la Mer , fut saisi sous les voûtes de son église , mis à nu et pendu par les aisselles à une poutre. Les religieuses qui échappaient aux derniers outrages manquaient de mourir de faim. A Nancy, la cloche destinée à appeler à leur secours la charité publique ne cessa de tinter pendant plusieurs mois. A Saint- Quentin, des franciscaines ne mangèrent pendant des années que du pain d'herbes, org-e et oignons.