CHAPITRE II
Premiers efforts de saint Vincent de Paul pour lutter contre la misère.
C'eût été déjà un grand spectacle de voir un pauvre prêtre caché dans un des faubourgs de Paris, un vieillard de soixante-six ans, s'émouvoir « jusqu'à la souffrance » des malheurs de provinces aussi éloignées de la capitale que la Lorraine , la Bourgogne ou la Champagne. Qui y pensait à Paris? qui à la cour? qui dans le clergé ? Même les plus saints personnages , absorbés par leurs œuvres , ne paraissent pas avoir dirigé leurs regards de ce côté. Il n'y a que saint Vincent de Paul qui l'ait fait. Et ce qui est encore plus beau, c'est de voir avec quel succès extraordinaire il s'en est occupé. Ces grands et admirables travaux de notre saint, les historiens qui ne sont pas chrétiens en paraissent embarrassés. Les uns les passent entièrement sous silence; les autres en parlent, mais pour les amoindrir. « Vincent fut admirable , dit Michelet , quelque peu qu'il ait fait*. » Et encore: « Richelieu mourra à la peine ; Vincent de Paul fera peu de chose ^. » Et
* Hist. de France, t. XII, p. 244.
enfin : « On a vu l'impuissance, l'insuffisance, la misère des secours qu'essaya d'organiser l'excellent Vincent de PauP. » Oh ! sans doute il ne sécha pas toutes les larmes, il ne nourrit pas tous les affamés. Mais ses mains étaient -encore pleines, quand les coffres de l'Etat étaient épuisés ; et nous allons voir toutes les provinces se lever les unes après les autres , et le proclamer leur bienfaiteur et leur sauveur et le père de la patrie^.
Ce qu'il fallait d'abord, c'était de l'argent. Heureusement saint Vincent avait sa caisse toute prête , celle des dames de l'Assemblée , et il commença à y puiser à pleines mains. On a peu de détails sur les premières charités, de 1633 à 1639. On n'écrivait rien, et comme on croyait que de tels malheurs ne dureraient pas , on donnait sans compter. En 1639, on distribue tant les premiers mois, qu'on ne peut plus satisfaire aux besoins des populations à la fin de l'année. En 1640, on prend mieux ses mesures. On donne cinq cents livres par mois à chacune des villes suivantes : Nancy, Verdun , Metz, Toul, Bar-le-Duc, ce qui fait deux mille cinq cents par mois, trente mille francs par an. Bientôt il faut y joindre Saint-Mihiel, où il y a onze cents pauvres à nourrir par jour, et Saint -Quentin, où il y a mille cinq cents malades. En 1641 , à Verdun, on donne du pain à quatre cents pauvres , et souvent à cinq ou six cents, et il y a trois ans que cela dure. A Saint-Quentin, on distribue neuf cents livres par semaine, quarantecinq mille livres par an. En 1649, à Guise, quatre cents liAa^es par semaine, vingt mille livres par an. A Ribemont, à la Fère, huit cents livres par semaine, quarante mille livres par an. L'année suivante (1650) est plus chargée. Rien qu'en novembre on distribue six mille livres, soixante -douze mille livres par an. En
1 Hist. de France, t. XII, p. 280.
2 Feillet, p. 248.