LIVRE IV. — CHAPITRE II
Mais saint Vincent de Paul ne s'en tient pas là. Il y a quelqu'un qui a plus d'argent que la reine , c'est tout le monde. Notre saint eut une idée hardie : il crée la presse au bénéfice de la charité. Ses missionnaires répandus sur le théâtre de la guerre lui envoient des lettres émues, pleines de détails navrants. Il les publie, il en fait de petits fascicules de quatre pages in-4°, qu'on distribue à la foule aux portes des églises. Bientôt la publication de ces lettres devient périodique. Il en paraît une tous les mois, et elle est lue avec tant d'avidité, qu'il faut bientôt en réimprimer les premiers numéros. « Dieu a versé une si grande bénédiction sur ce travail, que la plupart de ceux qui ont lu ou entendu le récit de ces relations ont ouvert les mains pour soulager leurs frères. Elles ont même été envoyées par les provinces du royaume, et l'on a souhaité que l'on fît réimprimer les premières relations, pour faire voir l'ordre et la suite de cet emploi , qui est l'un des plus considérables qui soient en nos jours. »
Une gazette est même fondée. On l'appelle le Magasin charitable, et elle a pour effet de provoquer un immense mouvement de charité.
En même temps saint Vincent de Paul s'adresse à l'archevêque de Paris. Il lui demande un mandement qui est lu dans toutes les églises de Paris, et qui fait couler bien des larmes. Il adresse la même demande à un certain nombre d'évêques qu'il a connus. Enfin il prend lui-même la plume, quelque peu de goût qu'il eût pour ce genre de travail. Il fait imprimer des extraits de l'Ecriture et des Pères en faveur de l'aumône, et il y ajoute une Instruction pour le soulagement des pauvres. C'est le coup qui fait jaillir toute une série d'ouvrages, destinés à réveiller et à développer la charité dans le cœur des chrétiens : l'Exhortation aux Parisiens pour le secours aux pauvres des pro- -vmces de Champagne et de Picardie, par Antoine
Godeau , évêque de Grasse ; l'Aumône chrétienn et ecclésiastique, œuvre janséniste, deux volume in-8°, 1651 ; le Chrétien charitable , par le jésuit Bonnefonds, etc. Et ainsi, par l'initiative d'un sei homme, toute la partie française qui ne souffre pa vient au secours de celle qui souffre.
Mais ce n'est pas assez de réunir des secours, d
l'argent, il faut les porter aux populations malhei
reuses; il faut les leur distribuer sagement, pruden
ment, au besoin héroïquement. Saint Vincent de Pai
met la main sur sa seconde et sa troisième armée , h
prêtres de la Mission et les Filles de la Charité. Il k
envoie sur le champ de bataille de la misère, pc
groupes, par escouades, avec ordre de se séparer, c
se diviser, de se porter aux endroits les plus périlleux
les plus abandonnés. Bientôt il y en a partout, à Met;
à Verdun, à Nancy, à Pont-à-Mousson, à Bar-le-Du<
à Saint-Mihiel ; plus tard, à Etampes, à Palaiseau,
Richelieu. On suit leurs traces aux cris de gratitude
d'enthousiasme des populations, des syndics, des cor]
de ville, des chapitres et des monastères. Après l
avoir envoyés ainsi isolément, il les relie par pr
vinces : dix ou quinze sous un chef ; puis il leur envo
des visiteurs, chargés de lui faire des rapports, af
qu'il puisse graduer l'importance des secours à la gra
deur des misères. Il en fait autant pour les Filles de
Charité. Il les envoie, par groupes de deux ou troi
aux endroits où le danger est plus grand ; il encouraj
celles qui succombent ; il glorifie celles qui meure
« les armes à la main », comme il dit ; et il n'éparg]
rien pour leur communiquer la flamme dont son cœ
est le foyer.
Des détails épouvantables remplissent les lettres qu reçoit, mais sans faire pâlir son courage. Bientôt mêm par ses ordres et à la suite de l'expérience qu'ont do née les premiers travaux , une sorte de stratégie s'org