‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 226 sur 394 · LIVRE IV. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE II

nise, la stratégie de la charité au service de la misère. Et elle consiste en quatre points :

1° Soutenir ceux qui meurent de faim, qui tombent de défaillance. Pour cela, il fonde TCEuvre des potages économiques. Il en rédige lui-même la formule, et on ne la lit pas sans attendrissement :

« Nourriture pour cent pauvres.

« Il faudra remplir d'eau une marmite ou chaudron, contenant bord à bord cinq seaux, dans lesquels on mettra par morceaux environ vingt-cinq livres de pain, sept quarts de graisse pour les jours gras, et sept quarts de beurre pour les maigres, quatre litrons de pois ou fèves, avec des herbes ou demi-boisseau de navets, ou des choux, poireaux ou oignons, ou autres herbes potagères, et du sel à proportion pour quatorze sols en- .viron ; le tout cuit ensemble , et revenant à quatre seaux, suffira pour cent personnes, et leur sera distribué avec une cuiller tenant une écuellée, qui est une portion, et en sera donné à chacune famille autant de portions qu'il y aura de têtes à nourrir ; et toute cette nourriture ne reviendra qu'à cent sols par cent personnes, même en cette année où le blé est très cher. »

Ces potages économiques, qui ont été le salut de milliers de personnes , les Filles de la Charité s'en font les distributrices. On ne lit pas sans verser des larmes le récit de ces distributions. A Guise, les missionnaires et les Filles de Charité, dépourvus de tous les ustensiles nécessaires, avaient cherché pendant quinze jours les moyens d'y établir les potages. La première distribution avait été faite à trois cents pauvres malades. Maintenant il en venait six à sept cents, et de tous les environs, et même des riches qui mouraient de faim dans leurs châteaux. A Saint- Quentin, on avait commencé l'œuvre des potages par deux cents malades ; au bout de quelques jours, on en comptait quinze cents. A Laon, on avait augmenté et fortifié les potages, et

donné même de la viande et des œufs, tant les malades étaient faibles. A Bazoches, il n'y a pas moins de douze cents malades exténués auxquels les Filles de Charité distribuent des potages et des remèdes. A Reims, à Rétliel , à Boult-sur-Suippe , désolé par les Allemands , à Sommepy, à Donchery, où il y a six à sept mille languissants, orphelins ou malades, les Filles de la Charité distribuent sans compter des potages, de la viande, des œufs ; la dépense monte à trois mille livres par semaine. A Étampes , rempli de malades , la peau collée sur les os , sans pain , sans un verre d'eau pour étancher leur soif brûlante , les Filles de Charité établissent six marmites, et distribuent des potages et des remèdes. Dans les faubourgs de Paris, les potages sont distribués chaque matin à dix mille pauvres, et coûtent seize cents livres par mois. Et nous ne notons ici que quelques chiffres ; car on se lasse à peindre la même misère et à redire le même dévouement.

2° Mais à quoi bon nourrir les affamés, soutenir les affaiblis, les malades, si on ne commence pas par ensevelir les morts, par débarrasser les villes, les villages, les routes, des cadavres d'hommes, de chevaux qui, en s'y décomposant, infectent l'air ? Travail épouvantable , où plus d'un prêtre de la Mission, plus d'une Fille de la Charité va laisser la vie. On forme une compagnie d'hommes dévoués, qu'on appelle les aéreux^ parce qu'ils purifient l'air. Les missionnaires se mettent à la tête. A Réthel, mille cinq cents à deux mille cadavres étaient demeurés, depuis environ deux mois, sans autre sépulture que le ventre des chiens et des loups , qui en avaient dévoré un grand nombre. Ces restes informes et hideux , dédaignés même par les animaux , exhalaient une odeur qui empoisonnait la contrée. Le missionnaire Deschamps ne recula pas devant un devoir sacré, si répugnant qu'il fût, et, secondé par une petite gelée que la Providence envoya fort à propos, il fît

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