LIVRE IV. — CHAPITRE II
honorèrent son convoi , comme aussi les Pères aug'ustins. Mais ce qui honora le plus son enterrement, ce furent six à sept cents pauvres qui accompag^nèrent son corps, chacun un cierge à la main, et qui pleuraient aussi fort que s'ils eussent été au convoi de leur père. Les pauvres lui devaient bien cette reconnaissance : il avait pris cette maladie en guérissant leurs maux et en soulageant leur pauvreté ; il était toujours parmi eux, et il ne respirait point d'autre air que leur puanteur. Il entendait leurs confessions avec tant d'assiduité, et le matin et Faprès-dînée, que je n'ai jamais pu gagner sur lui qu'il prît une seule fois le relâche d'une promenade. Nous l'avons fait enterrer auprès du confessionnal où il a pris sa maladie , et où il a fait le beau recueil des mérites dont il jouit maintenant dans le ciel. »
3° En même temps qu'il fait nettoyer les routes et purifier les maisons , saint Vincent de Paul , qui pense à tout, s'occupe de faire ensemencer les terres. Il amasse des provisions de blé, d'orge, de pois, de fèves, et il en distribue partout. En 1650, rien qu'en deux mois, il envoie pour vingt mille livres de semences. L'année suivante, on emploie près de quarante mille livres à de pareils achats, l'expérience ayant montré que c'est en ce moment le plus grand soulagement que les pauvres puissent recevoir.
4° Mais, plus haut que ces misères corporelles, ce qui préoccupe Vincent de Paul et ses admirables disciples , les prêtres de la Mission et les Filles de la Charité, ce sont les misères plus redoutables de l'âme, la religion interrompue, les églises dévastées, les morts sans sacrements, et la vertu des enfants, des jeunes filles, en péril. Spectacle atroce que ces guerres d'alors ! Rien n'y est respecté. La nature déchue s'y montre dans sa laideur. Les femmes, les jeunes filles fuient de toutes parts. Elles se réfugient dans les bois; elles se
cachent dans des grottes , où on les poursuit la flamme à la main. A Saint -Quentin, elles vont chercher un refuge jusque dans les eaux glacées; leurs jambes s'y gèlent, et il les faut couper. A Sainte -Menehould, une femme se noie en se sauvant au travers d'une rivière. Deux femmes sont brûlées dans une maison où elles se sont barricadées. A Laon, ce sont des razzias de femmes de toutes conditions emmenées dans le camp pour être livrées à la brutalité de la soldatesque , et ceux qui les veulent défendre sont immédiatement pendus. La noble dame et sa fille subissent les derniers outrages en compagnie de la villageoise et de la gardienne de troupeaux. « Vainement les paysans se réfugient dans les églises sous la protection de Dieu. On les y force pour les égorger; et, s'ils opposent quelque résistance, on les y enfume comme des bêtes fauves dans leurs repaires. Veulent -ils sortir ou se précipiter par les croisées pour échapper aux flammes, ils sont reçus sur les piques des soldats. »
A Bazoches , un témoin écrit : « Je n'ose vous parler du traitement que les femmes et les filles y ont reçu ; mais je dirai, à la gloire de quelques-unes, qu'elles y ont perdu la vie pour conserver leur honneur. »
La guerre finie , on voit sortir des halliers et des buissons où elles se sont cachées des femmes et des filles. La plupart sont sans chaussures», sans vêtements, tout ensanglantées. A chacune de ces nouvelles, le cœur de saint Vincent de Paul est brisé. Il multiplie les lettres pour qu'on lui envoie à Paris toutes les femmes, toutes les jeunes filles qui courent des périls. Il s'en présente des quantités considérables ; mais sa charité est encore plus grande. On les place dans les meilleures maisons comme femmes de chambre, cuisinières, bonnes d'enfants , ouvrières, et on leur sauve la vie avec la vertu. On traite de même les petits orphelins , qui abondent. A Laon , on en trouve cinq