LIVRE IV. — CHAPITRE II
cents au-dessous de douze ans en un état de nudité honteuse; à Saint- Quentin, cinq cents orphelins (de père et de mère), depuis la mamelle jusqu'à sept ans:; à Béthune, près de trois cents. Dans le Berry, c'est une multitude d'enfants abandonnés. On en envoie une partie à Paris. M^^^ Le Gras reçoit les petites filles; on place comme on peut les jeunes garçons, et là encore on assiste à des merveilles de charité.
Le croirait-on ? même les serviteurs des pauvres , les prêtres de la Mission , les admirables Filles de la Charité n'étaient pas en sûreté au milieu de ces épouvantables désordres. Le moins qu'il pouvait leur arriver^ c'était d'être pillés, rançonnés. On leur volait l'argent des pauvres , et on les menaçait du bâton ou de l'épéê s'ils s'avisaient de dénoncer les voleurs. Avertie par saint Vincent de Paul , la reine régente , Anne d'Autriche, résolut de prendre ces héroïques distributeurs d'aumônes sous sa protection spéciale ; et le 14 février 1651 elle publia une ordonnance, inconnue jusr qu'ici, et qui constate à la fois et l'état d'impuissance de l'autorité civile et politique, et la force invincible de la charité. Voici cette ordonnance, qui mérite d'être citée tout entière :
« De par le roi ,
« Sa Majesté étant bien informée que les habitants de la plupart des villages de ses frontières de Picardie et de Champagne sont réduits à la mendicité et à une entière misère , pour avoir été exposés aux pillages et hostilités des ennemis et aux passages et logements de toutes les armées ; que plusieurs églises ont été pillées et dépouillées de leurs ornements, et que pour sustenter et nourrir les pauvres et réparer les égHses , plusieurs personnes de sa bonne ville de Paris font de grandes et abondantes aumônes qui sont fort utilement
employées par les prêtres de la Mission de M. Vincent et autres personnes charitables envoyées sur les lieux où il y a le plus de ruines et le plus de mal , en sorte qu'un grand nombre de ces pauvres g-ens a été soulagé dans la nécessité et la maladie. Mais qu'en ce faisant, les gens de guerre, passant ou séjournant dans les lieux où lesdits missionnaires se sont trouvés , ont pris et détroussé les ornements d'église et les provisions de vivres, d'habits et d'autres choses qui étaient destinés pour les pauvres , en sorte que s'ils n'ont sûreté de la part de Sa Majesté, il leur serait impossible de continuer une œuvre si charitable et si importante à la gloire de Dieu et au soulagement des sujets de Sa Majesté. Désirant y contribuer de tout ce qui peut être en son pouvoir, Sa Majesté, de l'avis de la reine régente , défend très expressément aux gouverneurs et ses lieutenants généraux en ses provinces et armées, maréchaux et maîtres de camp, colonels, capitaines et autres chefs et officiers commandant ses troupes, tant de cheval que de pied, français et étrangers, de quelque nation qu'elles soient , de loger ni souffrir qu'il soit logé, aucuns gens de guerre dans les villages desdites frontières de Picardie et de Champagne, pour lesquels lesdits prêtres de la Mission leur demanderont sauvegarde pour assister les pauvres et les malades, et y faire la distribution des provisions qu'ils y porteront , en sorte qu'ils soient en pleine et entière liberté d'y exercer leur charité en la manière et à ceux que bon leur semblera. Défend en outre Sa Majesté à tous gens de guerre de prendre aucune chose aux prêtres de la Mission et aux personnes employées avec eux ou par eux, à peine de la vie, les prenant en sa protection et sauvegarde spéciale, en enjoignant très expressément à tous les baillis, sénéchaux, juges, prévôts des maréchaux et autres officiers qu'il appartiendra, de tenir la main à l'exécution et publication de la pi^ésente, et de pour-