LIVRE IV. — CHAPITRE III
il , de faire mourir de faim un million d'innocents , pour punir vingt ou trente coupables ! Songez aux malheurs qui vont fondre sur votre peuple , à la ruine , aux sacrilèges, aux profanations que la guerre civile entraîne après elle ! Et tout cela pourquoi ? Pour garder auprès de vous un étranger objet de la haine publique. Mais si la présence de M. le cardinal est la source des troubles de l'Etat, n'êtes -vous pas obligée de le sacrifier, au moins pour un temps ? » La reine lui promit d'adoucir autant qu'elle pourrait les rigueurs du siège , d'y laisser entrer du blé , et pour le reste elle le renvoya au cardinal Mazarin. Il passa donc immédiatement de l'appartement de la reine à celui du ministre, et lui parla longuement du ton le plus humble , mais avec la plus grande fermeté. Il alla jusqu'à lui dire : « Monseigneur, cédez au temps, et jetez-vous à la mer pour calmer l'orage, — Voilà une semonce bien vive , répondit doucement Mazarin, et personne ne m'a encore osé tenir un tel langage. Néanmoins, notre père, je m'en irai, si M. Le Tellier est de votre avis. »
L'habile et fin cardinal savait bien que M. Le Tellier, qui lui devait tout, n'aurait pas le même courage; et, en etîet , l'affaire en resta là. C'était la première fois qu'on ouvrait devant les yeux du ministre la perspective de l'exil et de la fuite. Il en fut profondément blessé , et on dit qu'il ne le pardonna jamais à notre saint. Celui-ci sortit du palais menacé d'une disgrâce , mais le cœur en paix par l'accomplissement du devoir, et disant à son compagnon de voyage : « Ce que j'ai dit à la reine et au ministre, c'est ce que j'aurais voulu leur dire si j'avais été à l'heure de la mort. »
Pendant que saint Vincent de Paul s'exposait ainsi aux mécontentements et aux froideurs de la cour, il se voyait en butte aux fureurs et aux calomnies des frondeurs. Malgré ses précautions prudentes, son voyage était mal interprété. On le disait de connivence avec la
reine et avec Mazarin, contre lesquels la fureur du peuple n'avait plus de bornes. On attaquait tout en eux, même leurs mœurs. Il n'était pas étonnant que la reine sacrifiât tout et même la France à Mazarin, parce qu'elle vivait avec lui dans d'indig-nes relations. Les plus modérés, croyant l'innocenter, disaient qu'elle était mariée secrètement avec lui, et que saint Vincent de Paul avait approuvé et même béni ce mariage. « S'il est vrai, lit-on dans un écrit du temps, que la reine et le cardinal soient liés ensemble par un mariage de conscience , et que le Père Vincent, supérieur de la Mission, ait ratifié le contrat , ils peuvent tout ce qu'ils font , et davantage ce que nous ne voyons pas^ » Et dans un autre pamphlet, dans la liste des amants de la reine, on met Mazarin marié par le Père Vincent.
Nous ne nous abaisserons pas à discuter de telles iniquités de polémique. Saint Vincent de Paul n'était pas homme à se prêter à un tel ministère ; et il y avait trop de grandeur et de dignité dans la reine pour qu'elle le lui demandât. Elle devait à son titre d'Espagnole un peu plus de galanterie qu'on n'en supporte en France , et son admiration enthousiaste pour Mazarin put l'entraîner, en paroles et en lettres, à des vivacités de sentiment qui passaient la mesure. Mais son cœur resta toujours pur. Nous en avons un témoignage trop précieux dans les souvenirs d'une de ses dames d'honneur, ^|me jg Brienne , pour que nous ne le rapportions pas ici :
<( Peut-être, et je ne le désavoue pas, écrit le fils de cette dame d'honneur, la reine accorda-t-elle son estime au cardinal avec trop peu de ménagement. Quoiqu'il n'y eût sans doute en cela rien que d'innocent, le monde, qui sera toujours méchant, ne put s'empêcher d'en parler en des termes peu respectueux, et la licence
1 Chats'telauze , les Gondi , p. 310.