‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 237 sur 394 · LIVRE IV. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE III

alla si loin, que chacun crut voir ce qui n'était pas, et que ceux même qui le croyaient le moins l'assuraient comme véritable. La galanterie de la reine, s'il y en a eu, était toute spirituelle; elle était dans les mœurs, dans le caractère espagnol , et tenait de ces sortes d'amours qui n'inspirent point de souillures; j'en puis au moins juger ainsi d'après ce que m'a raconté ma mère. La reine avait pour elle beaucoup de bonté, et ma mère, qui l'aimait sincèrement, osa l'entretenir un jour de ces mauvais propos. Voici comment la chose se passa. C'était à l'époque où la faveur du cardinal auprès de la reine éclatait librement aux yeux de la cour, et quand le monde malin, comme j'ai déjà dit et ne puis trop répéter, faisait le plus de bruit de leurs prétendues amours. M.^^ de Brienne s'était un soir recueillie , selon sa coutume, quelques instants dans l'oratoire de la reine. Sa Majesté y entra sans l'apercevoir; elle avait un chapelet dans une de ses mains; elle s'agenouilla, soupira, et parut tomber dans une méditation profonde. Un mouvement que fit ma mère la tira de sa rêverie : « Est-ce vous, madame de Brienne ? lui dit Sa Majesté. « Venez, prions ensemble, nous serons mieux exau- « cées. » Quand la prière fut finie, ma mère, cette véritable amie , ou , pour parler plus respectueusement , cette servante fidèle, demanda permission à Sa Majesté de lui parler avec franchise de ce qu'on disait d'elle et du cardinal. La bonne reine, en l'embrassant cordialement, lui permit de parler. Ma mère le fit alors avec tout le ménagement possible ; mais , comme elle ne déguisait rien à la reine de tout ce que la médisance publiait contre sa vertu , elle s'aperçut , sans en faire semblant, ainsi qu'elle me l'a dit elle-même après m'avoir engagé au secret, que plus d'une fois Sa Majesté rougit jusque dans le blanc des yeux; ce furent ses propres paroles. Enfin, lorsqu'elle eut fini, la reine, les yeux mouillés de larmes, lui répondit : « Pourquoi, ma chère,

« ne m'as-tu pas dit cela plus tôt? Je t'avoue que je «. l'aime, et je puis même dire tendrement; mais l'afTec- « tion que je lui porte ne va pas jusqu'à l'amour, ou si « elle y va sans que je le sache, mes sens n'y ont point « de part, mon esprit seulement est charmé de la beauté « de son esprit. Cela serait -il criminel ? Ne me flatte « point : s'il y a même dans cet amour l'ombre du pé- « ché, j'y renonce maintenant devant Dieu et devant « les saints, dont les reliques reposent en cet oratoire. « Je ne lui parlerai désormais, je t'assure, que des af- « faires de l'Etat, et romprai la conversation- dès qu'il « me parlera d'autre chose. » Ma mère , qui était à genoux , lui prit la main , la baisa , la plaça près d'un reliquaire qu'elle venait de prendre sur l'autel : « Jurez- « moi, Madame, dit-elle, je vous en supplie, jurez-moi « sur ces saintes reliques de tenir à jamais ce que vous « venez de promettre à Dieu. — Je le jure, dit la reine « en posant sa main sur le reliquaire, et je prie Dieu de « me punir si j'y sais le moindre mal. — Ah ! c'en est « trop, reprit ma mère tout en pleurs. Dieu est juste, « et sa bonté, n'en doutez pas. Madame, fera bientôt « connaître votre innocence. » Elles se remirent ensuite à prier tout de nouveau, et celle dont j'ai su ce fait, que je n'ai point cru devoir taire à présent que la reine a reçu dans le ciel la récompense de ses bonnes œuvres , m'a dit plusieurs fois qu'elles ne prièrent jamais l'une et l'autre de meilleur cœur. Quand elles eurent achevé leur oraison , que cet incident prolongea plus que de coutume, M^^ de Brienne conjura la reine de lui garder le secret. Sa Majesté le lui promit, et, en effet, elle ne s'est jamais aperçue que la reine en ait parlé au cardinal , ce qui , à mon avis , est une grande preuve de son innocence*. »

Ces choses n'ont été connues que depuis. Mais, en

i Cousin, Madame de Hautefort, p. 90.

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