LIVRE IV. — CHAPITRE III
attendant , Paris retentissait de cris de haine contre Mazarin , de mépris pour la reine et d'imprécations contre Vincent de Paul. Des menaces on passa bientôt aux voies de fait. Le 18 janvier, cinq jours après le départ de saint Vincent pour Saint-Germain, huit cents soldats envahirent la maison de Saint-Lazare , mirent au pillage les greniers, réduisirent en cendres les bûchers de la basse -cour, et firent partout des dégâts effroyables.
Dans ces conditions-là , saint Vincent de Paul ne crut pas devoir rentrer à Paris. Sa voix n'y eût pas été écoutée, et sa vie y eût été en péril. Il résolut donc d'utiliser ce temps pour faire la visite de ses maisons de missionnaires et de Filles de Charité. On le vit successivement à Villepreux , chez le Révérend Père de Gondi , à Etampes , à Orléans , au Mans , à Angers , à Rennes , à Nantes, à Luçon, laissant partout des traces de sa charité, de son humilité; jusqu'à Richelieu, où il tomba gravement malade.
Les traits suivants, pris entre beaucoup d'autres, permettent de juger de quelle façon Vincent en agissait pendant ce voyage.
« Les habitants (de Val-Puyseau) n'ayant pas de quoi ensemencer leurs champs , il leur procura du grain de semence , et à quelques-uns il distribua de l'argent, des habits, des instruments aratoires. Pour procurer du travail aux plus pauvres , il leur fit creuser des fossés non nécessaires. Voulant ménager jusqu'à la pudeur de la pauvreté , il acheta quelques terres à des paysans , et les paya le double de leur valeur. Il appela au secours de cette misère les Filles de la Charité, qu'il entretint à ses frais pendant plus de dix ans. Tous ces faits ont été constatés au procès de canonisation*. «
C'est ainsi que partout Vincent passait en faisant le bien.
1 Maynard, t. IV, p. 30.
Cependant Condé poussait vivement le siège de Paris. Vincent de Paul, du fond des provinces qu'il visitait, en suiA^ait avec inquiétude les moindres péripéties. La reine lui avait promis de laisser entrer du blé dans la ville; mais ses ordres n'étaient pas exécutés. Alors il lui écrit : « Madame , Paris s'est merveilleusement réjoui quand il a su que Tincomparable bonté du roi et celle de Votre Majesté voulaient que sans empêchement on apportât du blé; mais cette joie, Madame, se trouve suivie d'un peu de tristesse, en ce que les g-ens de guerre ne laissent pas de venir à troupes enlever les blés, non seulement dans la plaine de Saint- Denis, comme je l'ai vu, mais entre la Chapelle et la Villette , qui sont deux villages à un quart de lieue de Paris , où ils courent sur les propriétaires qui osent en approcher pour faire leur moisson. Je supplie très humblement Votre Majesté, Madame, d'agréer que je lui donne cet avis, pour ce qu'elle m'a fait l'honneur de me dire que le roi n'a pas défendu que ceux qui ont semé les terres en retirent les fruits , et que je sais que s'il plaît à Sa Majesté et à la Vôtre, Madame, de remédier à Fempêchement qu'on leur donne, cela contribuera grandement à persuader au peuple qu'elles lui sont meilleures qu'il ne peut penser. » Par suite de cette non-exécution des ordres de la reine , la famine devint bientôt intolérable. « Vous savez, écrit saint Vincent de Paul, le 4 mars 1649, les pertes que nous souffrons, non seulement des blés que nous avions à Orsigny et à Saint-Lazare, mais de la privation de toutes nos rentes (placées en grande partie sur les coches) , ce qui nous a obligés de décharger Saint -Lazare et les Bons -Enfants, où il n'y a plus que sept ou huit prêtres, dix-huit écoliers et quelques frères. Le reste a été envoyé à Richelieu et ailleurs ; encore seront-ils obligés de sortir quand il n'y aura plus rien. De si peu qu'il y a de blé, on en distribue tous les jours trois ou quatre setiers aux pau-