LIVRE I. — CHAPITRE II
tenir la main à me faire obtenir de mon dit seigneur d'Acqs cet attestatoire en la forme que dessus , et me l'envoyer par la voie du dit révérend Père Pontanus. Je vous aurais envoyé de l'argent à ces fins, n'était que je crains que l'argent ne fasse perdre les lettres. Voilà pourquoi je vous prie faire, avec ma mère, qu'elle fournisse ce qu'il y faudra : je présuppose qu'il y faudra trois ou quatre écus*. »
Au procès de canonisation , l'avocat du diable (comme le peuple chrétien appelle celui qui fait les objections) essaya de s'emparer de ces deux lettres pour établir que saint Vincent de Paul croyait à l'alchimie et aux sciences occultes. Mais on lui fît remarquer qu'il y a deux sortes d'alchimie, l'une toute superstitieuse et coupable, et que le saint aussi a blâmée et condamnée sévèrement même dans ses deux lettres; l'autre toute naturelle, début encore confus de la science moderne, tâtonnements dignes de tout éloge, et qu'il n'y a rien de plus beau que de voir un homme si saint, si perdu en Dieu, les accueillir avec tant de joie. Et ce qui n'est pas moins beau, c'est de voir notre saint ne faire aucun usage de ces connaissances , qui auraient pu lui rapporter de grands profits dans un moment où il avait tant de dettes; et parce que ce temps d'esclavage avait vu éclater sa vertu, l'ensevelir dans le plus profond oubli , n'en parler jamais et ne se souvenir de sa captivité de Tunis que pour entourer d'une plus tendre compassion les malheureux qui y gémissaient après lui.
Pendant toutes ces négociations , saint Vincent de Paul habitait Rome. Il était logé chez le vice -légat Pierre Montorio , qui lui fournissait le vivre et le couvert; et, libre de tout souci, il partageait son temps entre la prière et l'étude. Le matin, il visitait ces sanc-
1 Lettres de saint Vincent de Paul, t. I, p. 12-13, n» 2.
tuaires si nombreux et si touchants que Rome offre à la piété des fidèles , où tant de saints se sont agenouillés , et ont augmenté encore par leurs agenouillements et leurs prières le caractère auguste de ces lieux sacrés. « Oh ! écrivait-il, combien je suis consolé de me voir en cette ville maîtresse de la chrétienté , où est le chef de TEglise militante , où sont les corps de saint Pierre et de saint Paul, et de tant d'autres martyrs et de saints personnages qui ont autrefois versé leur sang et employé leur vie pour Jésus- Christ I Je m'estime heureux de marcher sur la terre où tant de grands saints ont marché, et cette consolation m'attendrit jusqu'aux larmes, »
L'affection qu'il avait toujours eue pour l'étude n'ayant pas diminué parmi tant de traverses*, il continuait ses études théologiques. Dans la journée il assistait régulièrement aux cours illustres de la Sapience, tenus par les dominicains. Le soir il rencontrait, dans la maison du vice -légat, tout ce que l'Italie et la France y possédaient d'hommes distingués ou de voyageurs illustres. Partout il excitait l'attention par sa piété, son humilité, sa prudence, son rare bon sens, et cet art de parler et de se taire que peu d'hommes ont possédé plus que lui. Il est à peu près certain qu'il fut présenté au pape; mais sa grande modestie nous l'a caché.
C'était le moment où Henri IV, parvenu au sommet de l'expérience et du génie, après avoir réalisé son premier projet qui était de pacifier la France et de réunir en un les deux partis qui se battaient en son sein , — ce qu'il avait fait par l'édit de Nantes , — se préparait à exécuter la seconde partie de son plan , par où il voulait couronner sa vie et achever sa gloire : à savoir de grouper tous les Etats d'Europe , la France ,
1 Abelly, liv. I, ch. v, p. 20.