LIVRE IV. — CHAPITRE III S
consommés. L'un, par de vifs et continuels efforts, emporte l'admiration du genre humain et fait taire l'envie ; l'autre jette d'abord une si vive lumière, qu'elle n'osait l'attaquer. L'un enfin, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls , et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune ; l'autre , et par l'avantage d'une si haute naissance , et par ces grandes pensées que le ciel envoie , et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins et forcer les destinées ^ »
Ces marches et ces contremarches, ces opérations hardies et savantes amènent les deux adversaires de génie à la porte du faubourg Saint -Antoine. Gondé y est acculé et pris entre l'armée de Turenne , qui avançait sur lui, et les murs de Paris, qui ne s'ouvraient pas; encore dix minutes, et il allait être écrasé. Ace moment la duchesse de Montpensier, celle qu'on appelait la grande Mademoiselle, frondeuse acharnée, eut une inspiration hardie. Elle, de race royale, petite-fille de Henri IV, nièce de Louis XIII, cousine de Louis XIV, elle fit tirer les canons du roi, les canons de la Bastille, sur les troupes du roi , et dégagea Gondé en contenant Turenne et en faisant ouvrir les portes de Paris. On a dit que par ce coup audacieux elle tua son mari , toute alliance royale lui devenant impossible. Mais peu eût importé si elle eût sauvé la France. Au contraire, elle la plongea dans un abîme plus profond. Par la brèche entr'ouverte , Gondé s'élance ; il entre dans Paris tout couvert de sang, sa cuirasse pleine de coups, son épée nue à la main, une couche de poussière sur le visage, et dans un tel état oublieux de lui-même , ne pensant qu'à
* BossuET, Oraison funèbre du prince de Condé, t. XII, p. 627-628. Paris, Louis Vives, 1864.
s 6 HISTOIRE DE SAINT VINCENT DE PAUL
ses amis blessés , les cherchant et les demandant partout, et éclatant en sanglots quand il les croit morts. Alors apparaissent à la fois les dernières fureurs de la Fronde et ses impuissances : l'hôtel de ville envahi le 4 juillet; la populace déchaînée, soutenue par une soldatesque ivre , et se portant aux plus violents excès ; la tête de Mazarin réclamée à grands cris , et le reste de ses meubles mis à l'encan pour payer celui qui l'apporterait mort ou vif; la ville frappée de taxes effroyables et pliant sous les impôts, et enfin l'anarchie à son comble , et la pauvreté , la famine et la peste partout.
Paris connut alors ces maux qui avaient ravag-é toutes les provinces, et dont il entendait depuis si long-temps le récit sans trop y croire. Il sut ce que c'est que des populations mourant de faim, épuisées par la famine, dévorées par la peste. Il sut en même temps ce que c'est qu'un prêtre de la Mission , une Fille de Charité ; ce que valent , dans les temps d'épidémie , l'œuvre des enfants trouvés , l'œuvre des potag-es économiques , l'œuvre des marmites charitables; il sut surtout et définitivement ce qu'était saint Vincent de Paul. Dans une lettre du 21 juin 1652, il énumère les bonnes œuvres faites en faveur des pauvres de Paris : « Potages distribués chaque jour à quinze ou seize mille pauvres, tant réfugiés que honteux; huit ou neuf cents jeunes filles mises à l'abri de la misère et du vice ; enfin on nous envoie céans les pauvres curés, vicaires et autres prêtres des champs , qui ont quitté leurs paroisses pour s'enfuir en cette ville. Il nous en vient tous les jours. C'est j^our être nourris et exercés aux choses qu'ils doivent savoir et pratiquer. Voilà comme il plaît à Dieu que nous participions à tant de bonnes entreprises. Les pauvres Filles de la Charité y ont plus de part que nous , quant à l'assistance corporelle des pauvres. Elles font et distribuent des potages tous les jours, chez M^^* Le Gras, à treize cents pauvres honteux, et, dans le faubourg Saint-