CHAPITRE IV
Saint Vincent de Paul travaille à réparer les désastres de la uerre et de la Fronde. — Grandeur et beauté du mouvement religieux à cette époque.
Quand un vaisseau a subi de violentes tempêtes et que le calme est rétabli , on le ramène dans le port , où il est mis aux mains d'ouvriers habiles qui sont charg-és d'en refaire les parties endommagées, de consolider et de raffermir les autres. C'était l'état de la France catholique en 1652, et le rôle que les circonstances et encore plus sa charité allaient imposer à saint Vincent de Paul. Il avait déjà soixante -seize ans, une santé affaiblie, des jambes qui le portaient péniblement. De plus il était presque seul ; tous les grands hommes et les grands saints qui avaient travaillé avec lui à la régénération chrétienne de la France , au commencement du siècle, étaient morts : saint François de Sales, en 1622; le cardinal de Bérulle, en 1629; le Père de Condren, en 1641; le Père Bourdoise, en 1655; M. Olier, le plus jeune de tous, allait mourir dans ses bras. Il restait donc seul pour porter le fardeau de cette seconde régénération de la France ; et il n'avait plus que sept ou huit années à y consacrer, les plus fécondes, il est vrai, de cette carrière extraordinaire ; plein de vie malgré son grand âge , consommé
en expérience, débordant d'amour de Dieu et des hommes, rayonnant de sainteté.
Le spectacle que saint 'S'^incent de Paul avait sous les yeux à sa rentrée à Paris était sing'ulièrement triste et propre à décourag-er une âme moins humble que la sienne. Beaucoup de ses œuvres g-isaient par terre, en ruines. Les misères qu'il avait essayé de soulager s'étaient agrandies. Jamais on n'avait vu tant d'enfants trouvés livrés au ruisseau, et il n'y avait plus d'argent pour les recueillir. Jamais tant de jeunes filles abandonnées par leur mère, sans éducation, sans instruction, sans moyens de gagner leur vie, et il n'y avait plus d'asile pour les préserver et les sauver. Les dévergondages de la guerre, les licences de la Fronde, avaient multiplié le nombre des malheureuses , qui étaient devenues des pécheresses et qui n'avaient pas les moyens de devenir des repenties. Jamais enfin il n'y avait eu plus de pauvres dans les rues de Paris, de vrais pauvres accablés par la misère et réduits à mourir de faim ; de faux pauvres exploitant leur prétendue misère et menaçant les riches, on en comptait quarante -cinq mille dans Paris ; et les environs , moins protégés encore , n'étaient plus habitables. Pour lutter contre ces armées de la misère , saint Vincent de Paul , on s'en souvient , avait formé les armées de la charité. Mais le malheur des temps , en accroissant les premières , avait diminué les secondes. Celle qui avait le plus souffert, c'était l'assemblée des hommes de la Charité. Elle avait souffert de la guerre, mais bien plus de la Fronde. Quand on a l'esprit emporté aux émotions violentes de la politique, on n'a plus le cœur sensible aux choses délicates de la charité. La mort prématurée de M. de Renty, arrivée en 1649, avait porté aux assemblées d'hommes un coup qui eût été mortel si saint Vincent de Paul ne les avait saisies et renouvelées en 1652. Mais, en attendant leur résurrection, elles languirent quelques années