‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 260 sur 394 · LIVRE IV. -- CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV. -- CHAPITRE IV

pauvres; on en estimait le nombre à quarante -cinq mille, vrais ou faux, qui erraient le jour l'épée au côté, couverts de plaies hideuses, épouvantant et pillant la ville, qui se cachaient la nuit dans la cour des Miracles, repaires honteux et menaçants où la police n'osait pas pénétrer, et où le vice et le crime reposaient souvent impunis. Or l'hôpital général avait pour but de recueillir dans sept immenses divisions tous les pauvres invalides ou malades, ce qui permettrait d'user de sévérité à Tégard des autres capables de g-agncr leur vie. Il paraît que l'idée de ce grandiose projet vint à la duchesse d'Aiguillon ; elle en parla à M"'"' de Lamoignon et à deux ou trois de leurs amies , qui applaudirent à l'idée. Mais comment la réaliser? Au bout de quelque temps elles se hasardèrent à faire pressentir le premier président, M. de Pomponne-Bellièvre, qui, tout pieux et charitable qu'il fût, déclara la chose impossible. Plusieurs membres du parlement , sondés par M™* de Lamoignon, engagèrent à n'y plus penser. La duchesse d'Aiguillon ne se découragea pas ; elle vint en parler à M"'' Le Gras , et sur son avis elle se décida à s'en ouvrira saint Vincent de Paul. Au premier mot, celui-ci, qui était vieux, soixante -dix- huit ans, leva les yeux et les bras au ciel. A quoi pensait-on? C'était de la folie. Cependant, sur les instances de la pieuse diichesse, il demanda huit jours de réflexion pour savoir quelle était la A'olonté de Dieu et peser devant lui les responsabilités de l'œuvre. Au bout de huit jours, il revit M^'^ d'Aiguillon, et lui dit qu'il fallait commencer. 11 courut chez la reine régente et obtint d'elle les vastes bâtiments delà Salpétrière, et la duchesse d'Aiguillon commanda aussitôt pour cinquante mille francs de première réparation. Puis commencèrent les quêtes. Mazarin donna cent cinquante mille francs à la sollicitation pressante de la duchesse d'Aiguillon ; le président de Bellièvre , soixante mille francs ; une dame inconnue , cinquante

mille livres; une autre, ti^ois mille livres de rentes. ■^/[me ^Q Lamoig-non, en allant quêter, obtint de M™^ de Bullion une somme de soixante mille livres à condition de les emporter elle-même et de lui garder le secret. La charge était si lourde, que la noble quêteuse, fléchissant sous le poids , ne put rentrer à son logis qu'avec le secours d'un gentilhomme qui la reconnut dans la rue, et sans lui demander son secret lui prêta assistance. Toutes les grandes dames de Paris, les princes, les mag'istrats voulurent concourir à une si belle œuvre, et on vit s'élever à vue d'œil et comme par enchantement « cette ville nouvelle » , comme dit Bossuet ; « ce g'rand chef-d'œuvre, dit Fléchier, le plus grand et le plus merveilleux ouvrag'e qu'ait jamais entrepris la charité la plus héroïque. » La note gaie se mêle souvent aux choses les plus aug-ustes. On avait fait annoncer à son de trompe que les pauvres qui jusque-là vivaient d'aumônes avaient à choisir entre le travail et l'hôpital , et qu'après cela la mendicité ne serait plus permise. Des quarante mille pauvres qui remplissaient les rues de Paris , trente-cinq mille disparurent comme par enchantement, aimant mieux leur vie indépendante, licencieuse , désordonnée , et aux grandes salles aérées , bien ouvertes , préférant la cour des Miracles , que , hélas ! on ne sut pas fermer. Il n'en resta pas moins cinq mille, infirmes, estropiés, malades, qui suffisaient d'ailleurs à remplir les nouvelles salles. C'est au milieu de ces pauvres, accablés par leurs infirmités, que Bossuet fît éclater comme un coup de clairon son mag^nifique panégyrique de saint Paul : Cum infirmor, tune poteiis sum: « Je suis petit, pauvre, misérable, infirme; et c'est alors que je suis grand, puissant, et que je triomphe de tout. » Saint Vincent de Paul assistait à ce discours. Au pied de cette chaire où apparaissait ce jeune homme tout resplendissant de g-énie , on aime à contempler son vieux maître, tout enflammé de charité.

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