‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 262 sur 394 · LIVRE V. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE V. — CHAPITRE I

acheteurs , ayant acquis par là droit de vie et de mort sur eux , les emmenaient dans leurs terres , où ils étaient exposés à toute espèce d'abominables traitements. «A Tunis et à Bizerte , ils les tiennent attachés avec des chaînes de fer, et les gardent soigneusement de nuit et de jour; mais en Alger ils le font seulement pendant la nuit. Représentez-vous de grandes écuries, où il y a deux cents, trois cents ou quatre cents chevaux en chacune : voilà une image de ces lieux , avec cette différence néanmoins que les chevaux sont bien nourris et bien pansés, et que les chrétiens sont dans l'ordure, dans la misère et dans le dernier abandon, particulièrement à cause de leur religion , que les Turcs ont en horreur ; et outre cela, selon la fantaisie et la mauvaise humeur de leur patron et de celui qui les garde, ils sont battus à outrance, et quelquefois jusqu'à mourir ou en demeurer estropiés le reste de leur vie.

(( Ces pauvres esclaves, ainsi détenus, ne sortent point de ces lieux que pour aller travailler à labourer la terre, ou à d'autres ouvrages fort pénibles, ou bien pour aller ramer sur les galères , ou servir sur les autres vaisseaux qui vont en voyage, et le plus souvent en guerre contre les chrétiens , où ils souffrent des fatigues , des coups, des mépris et des peines insupportables. Pour l'ordinaire ils rament et travaillent tout nus, n'ayant simplement qu'un caleçon, exposés aux cuisanTtes ardeurs du soleil en été et à la rigueur du froid en hiver; et quand ils en reviennent, tout épuisés de forces et comme à demi morts , on les remet comme des bêtes dans ces étables , jDlutôt pour y languir que pour y trouver aucun repos. » — « C'est une chose étonnante de voir le travail et la chaleur excessive qu'ils endurent, qui serait capable de faire mourir des chevaux ; et néanmoins ces pauvres chrétiens ne laissent pas de subsister, ne perdant que la peau qu'ils donnent en proie à ces ardeurs dévorantes ; on leur voit tirer la langue comme

feraient de pauvres chiens , à cause du chaud insupportable dans lequel il leur faut respirer; et le jour d'hier un pauvre esclave fort âgé , se trouvant accablé de mal et n'en pouvant presque plus, demanda congé de se retirer ; mais il n'eut d'autre réponse , sinon qu'encore qu'il dût crever sur la pierre , qu'il fallait qu'il travaillât*. » — « De telles souffrances les portent quelquefois à deux doigts du désespoir ; en telle sorte qu'il s'en est trouvé autrefois plusieurs , lesquels , ne voyant point de fin ni d'allégement à leurs peines, ont mieux aimé se procurer la mort que de mener une si malheureuse vie : il y en a eu qui se sont coupé la gorge de leurs propres mains ; d'autres , qui se sont pendus et étranglés ; d'autres qui, s' étant coupé les veines, ont rendu l'âme avec le sang; d'autres, par un emportement de fureur, ont voulu tuer leurs patrons, lesquels ensuite les ont fait brûler ; et d'autres enfin qui ont renié la foi de Jésus-Christ et se sont engagés dans un état de damnation éternelle , pour s'exempter de ces peines temporelles^. »

Et la France supportait tout cela, à sa porte, sans mot dire ! Des milliers de Français traités comme des bêtes , sans que ni Louis XIII , ni Richelieu , ni Mazarin , ni Louis XIV, daignassent s'en occuper ! Saint Vincent de Paul gémissait amèrement d'une situation pareille et cherchait avec angoisse la manière d'apporter quelques secours à de si affreuses douleurs.

Il y avait bien des consuls français à Alger , à Tunis , à Tripoli. Mais ces consuls, séparés de la France par une mer qu'on ne pouvait presque plus traverser impunément, étaient réduits à l'impuissance; et, se sentant aussi peu surveillés qu'ils étaient peu soutenus , ils n'usaient de leur position que pour faire promptement for-

1 Abelly, t. I, p. 381-382.

2 Id., ibid., p. 385.

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