LIVRE V. — CHAPITRE I
tune, afin de retourner le plus tôt possible en France. Il est vrai que d'après les traités passés entre le roi de France et le sultan, les consuls pouvaient avoir chez eux un prêtre au moins à titre de chapelain ; mais ils ne s'en souciaient pas, par peur des Turcs, et ainsi il y avait peu de prêtres sur la terre d'Afrique. Des milliers d'esclaves étaient presque entièrement abandonnés et privés de tout secours spirituel. Saint Vincent de Paul résolut de tenter un effort pour faire cesser un si triste état de choses. Il se mit en rapport avec les consuls d'Alger et de Tunis, leur rappela la lettre des traités, réfuta leurs objections, fît taire leurs peurs, et en vint à leur faire accepter à titre de chapelains deux ou trois membres des plus éminents de sa congrégation. Plus tard il en augmenta le nombre et en mit un ou deux presque dans chaque bagne ; et comme ces prêtres n'avaient pas assez d'autorité et de liberté pour venir en aide aux pauvres esclaves, il eut une idée hardie. Il fît acheter par la pieuse duchesse d'Aiguillon les consulats d'Alger et de Tunis, charges qui se vendaient alors, selon l'usage du royaume , y installa d'abord de pieux laïques , et enfin les prêtres même de la Mission , éleva ceux-ci à la dignité de consuls, et les investit, pour venir en aide aux esclaves, de tous les pouvoirs et de tous les privilèges attachés à cette charge.
C'était une idée si hardie , qu'on s'en émut à Rome , et la congrégation de la Propagande adressa des remontrances à saint Vincent de Paul. « Elle rappelait les saints canons qui interdisent aux prêtres , et surtout aux missionnaires dans les pays infidèles , tout commerce et toute immixtion dans les affaires temporelles. Vincent répondit qu'il ne s'agissait ni de négoce ni de politique , mais seulement du service de Dieu et des esclaves, beaucoup mieux assuré si les consulats étaient gérés par des prêtres, tant il était difficile de trouver des laïques propres à de telles fonctions ; que c'était là une
œuvre de charité et non d'intérêt, de sacrifices et non de profits , car ces consulats étaient à grande charge à la Compagnie , les dépenses excédant de beaucoup les revenus. Celui d'Alger était alors engagé pour trente mille livres , et celui de Tunis criait pareillement au secours. Aussi, ajoutait Vincent, « nous aurions déjà abandonné ces offices-là plus de six fois , s'il ne fallait en même temps abandonner aux loups vingt et trente mille âmes que Ton tâche de conserver à l'Eglise et de gagner à Dieu , sous l'appui de ces charges temporelles. Et je ne sais si à la fin nous n'y serons pas contraints , surtout si on n'en permet l'exercice à nos prêtres , ce qui serait un grand malheur , à cause des grands biens qu'il plaît à Dieu de faire par eux, et qui cesseraient entièrement pour lors^ »
« La Propagande insistant, saint Vincent de Paul écrivit de nouveau : « Si on ne veut pas autoriser la gestion des consulats par des prêtres , qu'on le tolère au moins, autrement il faut abandonner les esclaves, puisqu'il n'est pas possible de les assister comme on a fait, sans l'autorité des consulats, ni de trouver des laïques propres pour les aller exercer avec la fermeté et le désintéressement qu'il faut pour soutenir l'œuvre de Dieu, après les mauvais traitements que les derniers y ont reçu. Néanmoins nous n'en viendrons point à cet entier abandonnement que le plus tard possible ; car , s'il arrive , ce sera un grand malheur. »
Il est évident que la Propagande se rendit à ces raisons ; car saint Vincent de Paul , si soumis aux directions venues de Rome , continua et agrandit son œuvre des consulats.
Saint Vincent de Paul , qui savait à quels périls al-
1 Lettre à M. JoUy, supérieur de la Mission à Rome, du 23 novembre 1657, citée par M. Maynard, t. I, p. 281.