LIVRE V. — CHAPITRE I
laient être exposés ceux qu'il enverrait en Algérie, soit à titre de missionnaires , soit même à titre de consuls, les choisit avec un soin extrême. Presque tous, en effet , moururent martyrs , ou de la peste , ou sous le bâton des Turcs , ou sur des bûchers , ou attachés à la gueule des canons. Nommons les principaux. Le premier que notre saint désigna pour Tunis fut M. Guérin , auquel il donna pour compagnon un frère digne de lui, François Francillon. M. Guérin avait été soldat avant d'être prêtre. Il avait déployé les plus rares qualités d'intrépidité et de sang- froid au milieu des pestiférés de la Lorraine et de la Champagne, et, tenant tout cela pour rien, il rêvait d'aller mourir au milieu des captifs et des Turcs. Il éclata de joie en apprenant sa mission, u Vous voilà bien heureux, lui dit quelqu'un ; vous allez donc enfin aller vous faire pendre en Barbarie. — J'espère davantage, répondit-il, l'œil enflammé de zèle; je compte sur le pal et sur mieux encore. »
Le second qui partit peu après pour rejoindre et pour aider M. Guérin se nommait M. Jean Le Vacher. 11 allait se marier lorsqu'un obstacle inattendu brisa son rêve. Il vint chercher près de saint Vincent de Paul un peu de consolation. A la vue de ce jeune homme, saint Vincent eut comme une illumination d'en haut. Il devina sous sa frêle enveloppe une âme de fer. « Quittez le monde, lui dit-il, et venez à Saint-Lazare, » et dès qu'il fut prêtre , il l'envoya en Afrique. Il le reconduisait et l'embrassait sur le seuil de Saint -Lazare au moment de son départ pour Marseille , lorsque le nonce se présenta pour faire visite. « Monseigneur, lui dit Vincent, votre bénédiction sur ce jeune missionnaire, qui part pour la Barbarie. — Quoi ! cet enfant ! dit le nonce étonné. — Monseigneur, il a vocation pour cela. »
Arrivé à Marseille, M. Jean Le Vacher tombe malade. Le supérieur de la maison des missionnaires où il
est descendu écrit au saint pour lui représenter l'impossibilité de le lancer dans un tel voyage et dans des fonctions évidemment au-dessus de ses fozxes. « Je prie M. Chrétien (c'était le nom du supérieur), répond aussitôt Vincent, de faire embarquer au plus tôt M. Le Vacher. Si la faiblesse occasionnée par sa maladie est si grande , que ce missionnaire n'ait pas la force de se rendre à pied jusqu'au vaisseau, qu'on l'y porte et qu'il s'embarque , quel que soit son état. Si , après avoir fait vingt ou trente lieues, il ne peut résister à l'air de la mer, qu'on l'y jette dedans*. »
Jamais saint Vincent de Paul n'avait parlé ainsi , ni pour appeler dans sa congrégation, ce qui répugnait à son humilité, ni pour lancer dans le péril, ce qui répugnait à sa prudence ; mais la suite fit voir qu'il y avait eu en lui ou un coup d'œil de génie ou une inspii-ation d'en haut. M. Jean Le Vacher a été le héros de l'Afrique. Son zèle et sa charité vis-à-vis des esclaves , sa fermeté vis-à-vis du dey , les épreuves et les avanies qu'il subit avec tant de courage sans les avoir méritées jamais, ses longs voyages de bagne en bagne, son consulat si fécond, sa longue vieillesse, qui lui permit de survivre à saint Vincent de Paul, sa mort glorieuse à la gueule d'un canon, en ont fait pendant cinquante ans l'âme et le modèle jamais égalé de la mission africaine.
Plaçons à côté de lui un pieux laïque, un chrétien fervent, M. Husson, avocat au parlement de Paris, que saint Vincent de Paul envoya à M. Jean Le Vacher comme auxiliaire et pour prendre le consulat, que celui-ci trouvait trop lourd depuis qu'il avait été nommé vicaire apostolique de Tunis. « C'est un jeune homme, lui écrivait saint Vincent de Paul, des plus accomplis que je connaisse. Vous connaîtrez vous-même bientôt
1 Maynard, t. I, p. 268.