LIVRE V. — CHAPITRE I
sa v^ertu, je ne dis pas au point qu'elle est, puisqu'elle surpasse ce qu'on en peut penser, mais autant qu'il faut pour vous obliger d'en faire un grand état. Il n'est pas seulement sage , de bon accord , vigilant et pieux ; mais il est très capable des affaires, toujours prêt à s'employer pour le prochain. Il s'en va en Barbarie uniquement pour servir Dieu et les pauvres esclaves. Il quitte Paris et sa famille , qui le chérit tendrement , et qui a tâché de l'arrêter par beaucoup de larmes , de remontrances et d'industrie. »
Pendant que saint Vincent de Paul pourvoyait ainsi aux besoins de la mission de Tunis , il envoyait à Alger deux missionnaires : M. Novelli, jeune prêtre d'un courage héroïque , et le frère Jean Barreau , qui devait y exercer les fonctions de consul. M. Novelli ne fît que paraître en Afrique. Arrivé en pleine peste, il se mit résolument- jour et nuit au chevet des mourants, et fut emporté par la maladie (1647), à peine âgé de trente ans, ayant arraché à saint Vincent de Paul bien des larmes avec de magnifiques éloges. Sept à huit cents esclaves suivn^ent son cercueil. Les deux missionnaires que notre saint envoya en toute hâte pour le remplacer, M. Le Sage et M. Dieppe, furent également emportés par la peste en très peu de temps ( 1648-49) , et le frère Jean Barreau se retrouva seul pour porter le fardeau de la Mission.
C'était pour l'intrépidité et le courage un héros comparable à M. Jean Le Vacher, mais il se laissait emporter par son cœur. Sa passion était de payer les dettes de ses chers esclaves, afin de hâter leur délivrance. Il donnait tout ce qu'il avait, plus qu'il n'avait. Il s'engageait au delà de ses moyens. Il se chargeait de dettes pour diminuer celles des pauvres captifs. Et comme il ne pouvait pas payer , il s'en allait de prison en prison comme insolvable. Un peu imprudent assurément, lïiais à la manière des saints , que le monde condamne ,
mais que le ciel absout. Saint Vincent de Paul le grondait , mais pas trop fort , admirant sa paix , sa sérénité , sa force, sa charité inépuisable. Survint la faillite d'un négociant de Marseille avec lequel M. Barreau n'avait jamais eu de relations ; le pacha ne s'en prit pas moins à lui, exigea qu'il remboursât à la place du failli, et, comme il ne le pouvait pas , il le fit frapper de plusieurs centaines de coups de bâton sur les pieds ; évanoui , à moitié mort pendant l'exécution , condamné à de nouveaux supplices s'il ne payait pas, on vit tous les esclaves apporter leurs petites économies et se vouer à une perpétuelle captivité pour racheter le consul qui s'était dévoué j)Our eux.
Une foule d'autres disciples de saint Vincent de Paul, M. Philippe Le Vacher, frère du consul de Tunis, et lui-même plus tard consul d'Alger ; le bon M. Huguier, ancien procureur au Ghâtelet de Paris , plus tard prêtre et martyr, surnommé le banquier des esclaves, se lancèrent sur leurs traces , et bientôt non seulement Alger , Tunis, Tripoli, mais Tetouan, Tanger, Bizerte, Sale, Syon-Regeppe, les moindres petits ports, les plus humbles stations eurent des prêtres et même de pieux laïques voués à l'amélioration du sort des esclaves. Saint Vincent de Paul en était l'âme. Il les éclairait de ses conseils, il les soutenait de ses encouragements et de ses éloges. Il multipliait ses lettres à M. Guérin, M. Jean Le Vacher, à M. Novelli, à M. Barreau. Il quêtait dans Paris pour leur procurer l'argent dont ils avaient besoin pour leur éviter les avanies et les exactions qui les menaçaient. Quand M. Jean Le Vacher fut chassé honteusement de Tunis, quand le frère Barreau fut battu de verges et jeté en prison, il alla jusqu'à Mazarin, jusqu'à Anne d'Autriche, jusqu'au jeune Louis XIV, pour leur représenter qu'une nation comme la France était déshonorée en laissant traiter ainsi ses consuls. Il en obtint des lettres adressées au