‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 268 sur 394 · LIVRE V. — CHAPITRE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — CHAPITRE

respect et de l'affection. Vous ne le seriez pas moins de voir avec quelle dévotion ces pauvres captifs offrent leurs oraisons pour tous leurs bienfaiteurs, qu'ils reconnaissent pour la plupart être en France ou venir de France. Ce n'est certainement pas un petit sujet de consolation de voir ici presque toutes sortes de nations, dans les fers et dans les chaînes, prier Dieu pour les Français^. »

Mais ce n'était pas seulement la piété qui refleurissait dans les bagnes, c'était la foi portée jusqu'à Tenthousiasme, jusqu'au martyre. On en eut des exemples admirables. A Alg-er, un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Pierre Bourgoing, au moment d'être envoyé aux galères de GonstantinojDle, d'où il ne serait jamais sorti, eut un moment de désespoir. « Il alla trouver le pacha , pour le prier d'avoir pitié de lui et de ne pas permettre qu'il fût envoyé à ces galères. Le pacha lui promit de le faire pourA^u qu'il prît le turban : et, pour lui faire faire cette apostasie, il employa toutes les persécutions dont il put s'aAaser, et enfin, ajoutant les menaces aux promesses, il l'intimida de telle sorte, qu'il en fit un renégat. Ce pauvre enfant néanmoins conservait toujours dans son cœur les sentiments d'estime et d'amour qu'il avait pour sa religion , et ne fit cette faute que par l'appréhension de tomber dans ce cruel esclavage , et par le désir de faciliter le recouvrement de sa liberté. Il déclara même k quelques esclaves chrétiens qui lui reprochaient son crime, que, s'il était Turc à l'extérieur, il était chrétien dans l'âme ; et peu à peu faisant réflexion sur le grand péché qu'il avait commis de renoncer extérieurement à sa religion , il en lut touché d'un véritable repentir, et voyant qu'il ne pouvait expier sa lâcheté que par sa mort, il s'y résolut, plutôt que de vivre plus longtemps dans cet état d'in-

* Abelly, t. I, p. 385.

fidélité. Ayant découvert à quelques-uns ce dessein, pour en Avenir à l'exécution, il commença à parler ouvertement à l'avantage de la religion chrétienne et au mépris du mahométisme, et disait sur ce sujet tout ce qu'une vive foi lui pouvait suggérer, en présence même de quelques Turcs et surtout des chrétiens. Il craignait toutefois la cruauté de ces barbares , et, envisageant la rigueur des peines qu'ils lui feraient souffrir, il en tremblait de frayeur. « Mais pourtant, disait-il, « j'espère que Notre -Seigneur m'assistera; il est mort (( pour moi, il est juste que je meure pour lui. » Enfin, pressé du remords de sa conscience et du désir de réparer l'injure qu'il avait faite à Jésus- Christ, il s'en alla dans sa généreuse résolution trouver le pacha , et étant en sa présence : « Tu m'as séduit, lui dit-il, en « me faisant renoncer à ma religion , qui est la bonne « et la véritable , et me faisant passer à la tienne , qui « est fausse. Or je te déclare que je suis chrétien; et « pour te montrer que j'abjure de bon cœur ta créance « et la religion des Turcs, je rejette et déteste le tur- « ban que tu m'as donné. » Et en disant ces paroles, il jeta ce turban par terre et le foula aux pieds; et puis il ajouta : « Je sais que tu me feras mourir, mais il ne « m'importe, car je suis prêt de souffrir toutes sortes « de tourments pour Jésus -Christ mon Sauveur. » En effet, le pacha, irrité de cette hardiesse, le condamna aussitôt à être brûlé tout vif ; ensuite de quoi on le dépouilla , lui laissant seulement un caleçon ; on lui mit une chaîne au cou , et on le chargea d'un gros poteau pour y être attaché et brûlé ; et , sortant en cet état de la maison du pacha pour être conduit au lieu du supplice , comme il se vit environné de Turcs , de renégats et même de chrétiens , il dit hautement ces belles paroles : « Vive Jésus-Christ, et triomphe pour jamais la « foi catholique , apostolique et romaine ! Il n'y en a « point d'autre en laquelle on se puisse sauver. » Et,

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