LIVRE I. — CHAPITRE III
d'une piété et d'une humilité sans bornes, à peine âgé de vingt-quatre ans, il vit toutes les dignités de l'Eglise se précipiter vers lui sans obtenir de lui un regard. Henri IV voulut successivement le nommer évêque de Laon, de Nantes, de Luçon, archevêque de Lyon ; mais la foi profonde de l'humble prêtre, le sentiment vague encore, mais déjà impérieux, de sa vraie vocation, le rendirent insensible aux offres les plus brillantes. Il n'y avait pas alors dans l'Eglise de France de plus grand esprit. S'il avait vécu vingt-cinq ans plus tard, quand la langue française eut brisé son moule latin et se fut débarrassée de cette forêt d'adjectifs et de participes présents qui l'étouffaient, ses beaux ouvrages sur les grandeurs de Jésus- Christ eussent été populaires, et seraient restés célèbres comme ceux de Bossuet, un peu au-dessous d'eux, mais du même ordre. Il en avait l'élévation , la flamme , les cris éloquents , auxquels il joignait une douceur et une onction incomparables. Le célèbre cardinal du Perron disait de lui : « S'il s'agit de convaincre les hérétiques, amenez -les -moi; s'il s'agit de les convertir f présentez -les à M. de Genève ; mais s'il s'agit de les convaincre et de les convertir tout ensemble, adressez-les à M. de Bérulle ^ »
On ne comptait plus les nobles seigneurs et les grandes dames qu'il avait convertis. Les prêtres eux-mêmes venaient se mettre sous sa conduite. Le Père Bourdoise demeura environ trois mois auprès de lui , « ayant voulu s'approcher, dit son historien , de ce buisson ardent, et voir ce prodige de charité, afin de participer à son ardeur et à sa lumière ^. « Le Père Eudes, instituteur d'une congrégation de prêtres voués à l'éducation des ecclésiastiques , y vint aussi se former
1 Mar Perraud, Oratoire, p. 35.
2 Vie de M. Olier, fondateur du séminaire de Saint-Sulpice ; 2 vol. in-8o; Paris, Poussielg-ue , 18 il; t. I, p. 124.
SOUS sa direction ^ Nous allons y voir saint Vincent de Paul. Il n'est pas jusqu'à saint François de Sales qui se plaisait à dire que s'il pouvait choisir d'être quelqu'un, il aurait voulu être M. de Bérulle, et qu'il eût volontiers quitté son état pour être sous la conduite de ce grand homme -. Au moment où Vincent de Paul le rencontrait dans une salle d'hôpital servant les malades , Pierre de Bérulle arrivait d'Espagne , d'où il avait ramené ces premières carmélites espagnoles qui faisaient courir tout Paris ; et il commençait avec l'appui de la reine Marie de Médicis, de la duchesse de Longueville, de M"^*^ Acarie, ce premier monastère de Saint-Jacques où allèrent se retirer, pour se convertir ou pour se sanctifier, les plus grandes dames du xvn^ siècle. Et pendant qu'il établissait à Paris ce foyer de ferveur à l'usage des gens du monde , il portait dans son âme enflammée le plan d'une congrégation religieuse imitée de l'Oratoire de saint Philippe de Néri, et destinée à la sanctification du clergé.
Tel était le saint directeur que Dieu avait préparé à Vincent de Paul pour le diriger à travers les premières obscurités de sa vocation. Chose étonnante ! cet homme destiné à faire de si grandes choses n'en avait commencé aucune à trente-cinq ans. Que dis-je? nous allons le voir tâtonner^ chercher sa voie jusqu'à l'âge de cinquante ans. Le Père de Bérulle, « qui était un des esprits les plus éclairés de ce temps ^, » n'eut pas de peine à voir que Vincent de Paul était appelé à de grandes choses. Au témoignage d'Abelly et de Collet ^, il lui aurait même prédit que Dieu voulait servir de lui
1 Vie de M. Olier, fondateur du séminaire de Saint-Sulpice ; .2 vol. in- 8°; Paris, Poussielgue, 1841; t. I, p. 124.
2 Charles- Auguste de Sales, Histoire du bienheureux François de Sales, t. I, p. 322.
3 Abelly, t. I, p. 24.
•5 Collet, t. I, p. 35.