‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 28 sur 394 · LIVRE I. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE III

pour établir une nouvelle congrégation de prêtres qui feraient un grand bien dans l'Eglise ^ Mais ce n'était encore là qu'un germe obscur, qui allait demander bien des années pour mûrir.

En même temps que M. de Bérulle commençait à faire entrevoir à saint Vincent de Paul ce que Dieu voulait de lui, il le soutenait dans les épreuves par lesquelles Dieu achève ordinairement de préparer ceux qu'il appelle à de grandes choses. Parmi ces épreuves, il y en eut deux principales , plus terribles que toutes les autres et capables de briser à jamais une âme moins vaillante que la sienne. Par des raisons d'économie, il avait pris au faubourg Saint- Germain une chambre commune avec un de ses compatriotes nommé Bertrand Dulou, et qui était juge de paix au canton de Sore^. Ce juge, étant sorti un jour de grand matin pour quelques affaires, oublia de fermer son armoire où était son argent, quatre ou cinq cents francs à peu près. Il laissa M. Vincent au lit, un peu indisposé et attendant des remèdes qu'on lui avait promis. Le garçon qui les apporta, cherchant un verre dans cette armoire entr'ouverte, aperçut l'argent et le mit dans sa poche sans mot dire. Quand le juge revint, il fut bien étonné de ne plus trouver sa bourse. Il la demanda à M. Vincent, qui ne sut que lui en dire, sinon qu'il ne l'avait ni prise ni vu prendre. Là-dessus le juge crie, tempête, chasse saint Vincent de Paul d'auprès de lui, le diffame partout, dans la maison, dans le quartier, chez ses amis et connaissances. Un jour même que

1 C'est ce que dit le Père de la Tour, sixième général de rOratoire, dans sa lettre à Clément XI : Beriilliiis, relut fiitiirorum, Deo sic douante, prxsciiis, instituendse postmodiini sacrée congregationis Missionum auctorem ac fundatorem prsesalutavit Vincentium.

2 Sore, département des Landes, arrondissement de Montde-Marsan; 1,733 habitantf?.

M. de Bérulle recevait chez lui des personnes d'honneur et de piété, et que notre saint était du nombre, le juge de Sore s'y rend, et devant toute cette société d'élite le traite publiquement de Ai^Ieur. Le saint se contenta de répondre : « Dieu sait la vérité ; » mais il dit cela avec un tel air de modestie et de douceur, qu'il ravit tout le monde. Ce ne fut que plus tard, long-temps après *, que le petit garçon, arrêté pour d'autres vols, avoua celui-là, et précisément au juge de Sore, qui se hâta d'écrire à saint Vincent de Paul pour lui demander pardon, lui disant que s'il ne le lui envoyait pas par écrit, il irait le chercher « la corde au cou ». En attendant, la calomnie faisait son chemin, et pendant six mois notre saint resta sous le coup de cette odieuse accusation. On a, à cette date de 1610, une lettre de saint Vincent de Paul à sa mère, la seule qu'on possède de lui. On le voit pauvre, triste, sans position et sans ressource, prêt à quitter Paris pour retourner s'enfouir dans un petit village des Landes. Voici cette lettre :

« Paris, 17 février 1610.

« Ma mère ,

(( L'assurance que M, de Saint-Martin m'a donnée de votre bon portement m'a autant réjoui, que le séjour qu'il me faut encore faire en cette ville pour recouvrer l'occasion de mon avancement (que mes désastres m'ont ravi) me rend fâché, pour ne vous pouvoir aller rendre les services que je vous dois; mais j'espère tant en la g-râce de Dieu, qu'il bénira mon labeur, et qu'il

1 Abelly dit : « plusieurs années ; » . mais saint Vincent , qu'il cite à la page suivante, dit : « au bout de six mois. » (Abelly, t. I, p. 23.)

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