LIVRE V. — CHAPITRE I
de votre lettre , qui m'apprend votre voyage à Toulon et ce que vous avez nég-ocié avec M. le commandeur Paul ; en quoi il me semble que vous ne pouviez agir avec plus de discrétion et de succès que vous avez fait. Je rends grâces à Dieu, Monsieur, de celle qu'il vous a fait trouver dans le cœur de ce vaillant homme et de la disposition qu'il a d'aller en Barbarie faire les choses que vous me mandez. J'ai mis en délibération si je devais me donner l'honneur de lui écrire pour l'en remercier; mais je m'en suis trouvé indigne, pour n'avoir des paroles répondantes à l'honneur de son affection et à la grandeur de son courag"e. Je me propose seulement de célébrer la sainte messe en actions de grâces à Dieu des témoignages qu'il vous a donnés de l'une et de l'autre, et pour prier sa divine bonté qu'elle le conserve pour le bien de l'Etat et bénisse ses armes de plus en plus^. »
Tout était donc à peu près préparé, lorsque saint Vincent de Paul mourut, et l'expédition n'eut pas lieu. Mais l'idée de cette expédition ne mourut pas avec notre saint. Recueillie par la pieuse duchesse d'Aiguillon et transmise par elle au duc de Beaufort, commandant de l'armée navale, reprise avec plus de vigueur par Tourville , elle eut un commencement d'exécution sous l'amiral Duquesne, qui jeta un millier de bombes dans Alger ; ce qui obligea les Turcs à capitviler et ce qui excita parmi les chrétiens d'Occident et surtout parmi les Français un véritable enthousiasme. Bossuet s'en fit l'interprète, en prononçant l'oraison funèbre de la reine de France Marie -Thérèse : «. Avant Louis , la France, presque sans vaisseaux, tenait en vain aux deux mers; maintenant on les voit couvertes, depuis le levant jusqu'au couchant, de nos flottes victorieuses ; et la hardiesse française porte partout la terreur avec
* Lettres, p. 76 , n» 1644.
le nom de Louis. Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la mer sous mes lois , et les nations sont ma proie . La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance ; mais tu te verras attaqué dans tes murailles, comme un oiseau ravisseur qu'on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Tes maisons ne sont plus qu'un amas de pierres. Dans ta brutale fureur tu te tournes contre toi-même, et tu ne sais comment assouvir ta rage impuissante. Mais nous verrons la fin de tes brigandages. Les pilotes étonnés s'écrient par avance : Qui est semblable à Tvr? et toutefois elle s'est tue dans le milieu de la mer, et la navigation va être assurée par les armes de Louise ^^ Hélas! il fallait attendre encore cent cinquante ans pour A^oir se réaliser, par le petitfils de Louis XIV, les vues patriotiques de saint Vincent de Paul, Le Père Lacordaire, parlant du bienheureux Pierre Fourrier, a écrit : « Enfin que Dieu soit loué ! il se trouva qu'un curé de village avait l'âme d'un consul romain-, « Disons avec encore plus de raison : Il se trouva qu'un pauvre vieillard de quatrevingt-cinq ans avait en lui l'âme d'un roi !
Les enfants de saint Vincent de Paul, toujours animés de l'esprit de leur père , continuèrent leurs charitables assistances aux captifs de Barbarie, jusqu'à ce que la prise d'Alger, en 1830, mît fin aux incursions des pirates musulmans.
1 Bossuet, Oraisons funèbres, t. XII, p, 513; PcU'is , Louis Vives, 1864.
2 Lacordaire, Œuvres, t. VIII. p, 68.