LIVRE V. — CHAPITRE II
moindre chose qui leur manque, et si délicats que de A-^ouloir chang^er de maison et d'emploi parce que l'air n'y est pas bon, que la nourriture y est pauvre, et qu'ils n'ont pas assez de liberté pour aller et venir ; en un mot. Messieurs, si quelques-uns d'entre nous sont encore esclaves de la nature, adonnés aux plaisirs de leurs sens, ainsi que l'est ce misérable pécheur qui vous parle , qui , en l'âge de soixante et dix ans , est encore tout profane, qu'ils se réputent indignes de la condition apostolique où Dieu les a appelés.
« Mais , Messieurs , qu'ont-ils souffert en ce pays-là ? La famine ? elle y est. La peste? ils l'ont eue tous deux, et l'un par deux fois, La guerre? ils sont au milieu des armées et ont passé par les mains des soldats ennemis. Enfin Dieu les a éprouvés par tous les fléaux. Et nous serons ici comme des casaniers sans cœur et sans zèle ! Nous A^errons les autres s'exposer aux périls pour le service de Dieu, et nous serons aussi timides que des poules mouillées ! misère ! ô chétiveté !» — « Faisons donc la résolution de nous consumer pour Dieu. Ne le voulez -vous pas bien, mes frères du séminaire? Ne le Avouiez -vous pas bien, mes frères les étudiants? Je ne le demande pas aux prêtres , car sans doute ils y sont tous disposés. Oui, mon Dieu ! nous voulons tous répondre aux desseins que vous aA-ez sur nous. » — « Je ne sais. Messieurs, comment je a'ous ai dit tout ceci, je n'y avais pas pensé ; mais j'ai été si touché de ce qu'on a dit, et, d'un autre côté, si consolé des grâces que Dieu a faites à nos prêtres de Pologne, que je me suis laissé aller à répandre ainsi en a^os cœurs les sentiments du mien. » Et un autre jour : « Heureux nos confrères de Pologne qui ont tant souffert pendant ces dernières guerres et pendant la peste , et qui souffrent encore pour soulager , consoler et assister les pauATCs ! Heureux missionnaires , que ni les canons , ni le feu , ni les armes, ni la peste, n'ont pu faire sortir de Varso-
vie , où la misère d'autrui les retenait ; qui ont persévéré et qui persévèrent encore courageusement au milieu de tant de périls et de tant de souffrances pour la miséricorde ! Oh ! qu'ils sont heureux d'employer si bien ce moment le temps de leur vie ! Oui, ce moment, car toute notre vie n'est qu'un moment qui s'envole et qui disparaît aussitôt. Hélas ! près de quatre-vingts ans que j'ai passés ne me paraissent à présent qu'un songe et qu'un moment, et il ne me reste plus rien que le regret de l'avoir si mal employé. »
Je l'ai déjà dit vingt fois dans cet ouvrage, si ce n'est pas là de l'éloquence, où y en aurait-il? Et si ce n'est pas de la vertu, de l'humilité, de l'oubli et du mépris de soi-même , du zèle et du dévouement , où en trouverons-nous jamais ?
Ces événements jetaient saint Vincent de Paul dans une méditation profonde et triste , où nous voyons tous les grands hommes de cette époque revenir sans cesse : la crainte que le flambeau de la foi ne fût emporté de l'Europe. « Sans doute, Messieurs, disait saint Vincent de Paul , le Fils de Dieu a promis qu'il serait dans son Eglise jusqu'à la fin des siècles ; mais il n'a pas promis que cette Eglise serait en France ou en Espagne, etc. Il a bien dit qu'il n'abandonnerait point son Eglise , et qu'elle demeurerait jusqu'à la consommation du monde , en quelque endroit que ce soit, mais non pas ici ou ailleurs ; et s'il y avait un pays à qui il dût la laisser , il semble qu'il n'y en avait point qui dût être préféré à la Terre Sainte , où il est né et où il a commencé son Eglise, et opéré tant et tant de merveilles. Cependant c'est à cette terre pour laquelle il a tant fait et où il s'est complu, qu'il a ôté premièrement son Eglise pour la donner aux Gentils. » — « Oh ! Messieurs et mes frères, quelle joie aura Dieu si, dans le débris de son Eglise, dans ces bouleversements qu'ont faits les hérésies, dans les embrasements que la concupiscence met