LIVRE V. — CHAPITRE II
« N'avons -nous pas occasion de craindre que Dieu n'abandonne l'Europe à la merci des hérésies qui combattent l'Eglise depuis un siècle, et qui ont fait de si grands ravages, qu'elles l'ont réduite comme à un petit point ; et par un surcroît de malheur , ce qui reste semble se disposer à une division, par les nouvelles opinions qui pullulent tous lesjours. Que savons-nous, dis-je, si Dieu ne A^eut pas transférer la même Eglise chez les infidèles, lesquels gardent peut-être plus d'innocence dans leurs mœurs que la plupart des chrétiens, qui n'ont rien moins à cœur que les saints mystères de notre religion? Pour moi, je sais que ce sentiment me demeure depuis longtemps*. »
Il cherchait partout des apôtres. Il en voulait pour la Perse ^ , pour Babylone ^ ; il en demandait pour les Indes. Il gémissait de ce que la Compagnie était encore trop peu nombreuse pour remplir l'Orient de missionnaires et d"apôtres. En attendant, sur un mot du pape, il se hâta de faire partir une mission pour Madagascar, une des plus vastes îles de l'océan Indien, placée sur le flanc oriental de l'Afrique, de quatre cent cinquante lieues de long sur cent soixante de large , et habitée alors par quatre à cinq cent mille sauvages à peine vêtus, et dans une profonde corruption. Avec cela, l'île était si malsaine , qu'on l'appela longtemps le cimetière des Européens. Saint Vincent de Paul choisit pour cette mission plusieurs de ses prêtres les plus éminents : d'abord M. Nacquart, « dévoré du désir des missions étrangères, » auquel il adjoignit M. Gondrée, un des meilleurs sujets de la Compagnie, humble, charitable, cordial, « exact et zélé, dont je ne puis vous dire tout le bien que j'en pense ; « puis MM. Bourdaise, Dufour,
^ Lettres, t. II, p. 16, n" 53 i.
2 Id., ibid.
3 Ihid., p. 17, no 534.
Prévost et de Belleville , tous d'une vertu éprouvée , fort expérimentés dans les fonctions de leur vocation , et qui ont glorieusement consumé leur vie en travaillant pour l'accroissement du royaume de Jésus -Christ dans cette terre infidèle.
La lettre par laquelle il notifia au chef de la Mission , M. Nacquart, son appel est de la plus grande beauté. a II y a longtemps que Notre-Seigneur a donné à votre cœur les sentiments pour lui rendre quelque signalé service; et quand on fit à Richelieu la proposition d'ouvrir des missions pour les gentils et les idolâtres , il me semble que Notre-Seig-neur fit sentir à votre âme qu'il vous y appelait , comme vous me l'écrivîtes ensemble, avec quelque autre de la famille de Richelieu. Il est temps que cette semence de la divine vocation sur vous ait son effet. Voilà que M^"" le nonce, de l'autorité de la Sacrée Congrégation de la Propagation de la foi, de laquelle notre saint-père le Pape est le chef, a choisi notre Compagnie pour aller servir Dieu dans l'île de Saint -Laurent, autrement dite Madagascar; et la Compagnie a jeté les yeux sur vous, comme sur la meilleure hostie qu'elle ait, pour en faire hommage à noire souverain Créateur, jDour lui rendre ce service, avec un autre bon prêtre de la Compagnie. mon plus que très cher ^Monsieur ! que dit votre cœur à cette nouvelle? A-t-il la honte et la confusion convenable pour recevoir une telle grâce du ciel ? Vocation aussi grande et aussi adorable que tfeelle des plus grands apôtres et des plus grands saints de l'Eglise de Dieu 1 Desseins éternels accomplis dans le temps sur vous ! L'humilité , Monsieur, est seule capable de porter cette grâce : le parfait abandon de tout ce que vous êtes et pouvez être dans l'exubérante confiance en notre souverain Créateur doit suivre. La générosité et la grandeur de courage vous est nécessaire ; il vous faut une foi aussi grande que celle d'Abraham; la charité de