LIVRE V. — CHAPITRE II
saint Paul vous fait grand besoin; le zèle, la patience, la déférence , la pauvreté , la solitude , la discrétion , l'intégrité des mœurs et le grand désir de vous consommer tout pour Dieu , vous sont aussi convenables qu'au grand saint François Xavier. »
Il entre alors dans le détail sur les vertus qui leur seront nécessaires , la foi , la pureté , « attendu que ces peuples , viciés en tant de choses , le sont particulièrement de ce côté -là; » l'union à l'Eglise romaine, le respect de ses observances. Il termine par ces mots : « Vous aurez une obédience de nous , un plein pouvoir de Mê:' le nonce, lequel a grandement cette œuvre à cœur. Avec cela je me donne absolument à vous, sinon pour vous suivre en effet, d'autant que j'en suis indigne , du moins pour prier Dieu , tous les jours qu'il lui plaira de me laisser sur la terre , pour vous ; et , s'il lui plaît , me faire miséricorde , pour vous revoir dans l'éternité , et vous y honorer comme une personne qui sera placée pour la dig-nité de sa vocation au nombre des personnes apostoliques. Je finis, prosterné en esprit à vos pieds , demandant qu'il vous plaise aussi m'offrir à notre commun Seigneur, afin que je lui sois fidèle, et que j'achève en son amour le chemin qui conduit à l'éternité. » Et en post-scriptum : « Que vous dirai-je davantag'e, Monsieur, sinon que je prie Notre- Seigneur, qui vous a donné part à sa charité , qu'il vous la donne de même à sa patience ; et qu'il n'y a condition que je souhaitasse plus sur la terre, s'il m'était loisible , que celle de vous aller servir de compagnon à la place de M. Gondrée^ ? »
Le voyage fut long- et périlleux ; deux tempêtes faillirent les briser sur les côtes. Mais qu'était-ce que ces dangers à côté des fatigues effroyables qu'ils trouvèrent
1 Lettres, t. II, p. 75, no 588.
dans rîle? M. Gondrée succomba le premier, en grande paix et tranquillité, ayant déjà baptisé six cents nègres et laissant après lui un souvenir de piété, d'affection et de douceur, dont l'île était tout embaumée. M. Nacquart en écrivit à notre saint en ces termes : « Au temps des rogations, lui dit-il, M. Flacourt, notre gouverneur, ayant désiré d'être accompagné de l'un de nous en un petit voyage qu'il fît en quelques lieux de Tîle, M. Gondrée y alla et souffrit beaucoup en ce chemin, tant à cause des grandes chaleurs que du peu de nourriture qu'il prit pour ne rompre l'abstinence, n'ayant mangé qu'un peu de riz cuit avec de l'eau ; cela l'avant fort affaibli, il revint avec la fièvre et de grandes douleurs dans toutes les jointures du corps, faisant néanmoins paraître parmi toutes ses incommodités une grande constance et des sentiments véritablement chrétiens.
(( Cependant la maladie de M. Gondrée augmentant de plus en plus, je lui administrai le saint Viatique et l'Extrême -Onction, qu'il reçut avec une très grande dévotion. Il dit que tout son déplaisir était d'abandonner ces pauvres infidèles; il recommanda aux Français la crainte de Dieu et la dévotion de la sainte Vierge, à laquelle il était lui-même très dévot. Il me pria de a^ous écrire, Monsieur, et de vous remercier très humblement, en son nom, de la grâce que vous lui aviez faite de l'admettre et recevoir entre vos enfants , et surtout de l'avoir choisi, entre tant d'autres qui étaient plus capables que lui , pour l'envoyer prêcher l'Evangile de Jésus- Christ en cette île; et qu'il priait ceux de notre Congrégation d'en remercier Dieu pour lui. Il me dit aussi que je me devais préparer à bien souffrir pour Notre -Seigneur en ce pays, qu'il me répéta par deux fois ; et puis , ayant passé une partie de la nuit en de continuelles aspirations vers Dieu, il mourut en grande paix et tranquillité, et remit son