LIVRE V. —.CHAPITRE III
place, si je le trouvais bon. Je lui dis : « Ma sœur, j'y penserai. » Et hier elle vint ici pour savoir la réponse que j'avais à lui faire. Voyez, Messieurs et mes frères, le courage de ces filles à s'offrir de la sorte , et s'offrir d'aller exposer leur vie, comme des victimes, pour l'amour de Jésus -Christ et le bien du prochain! Gela n'est-il pas admirable? Pour moi, je ne sais que dire à cela, sinon que ces filles seront mes juges au jour du jugement. Oui, elles seront nos juges, si nous ne sommes disposés comme elles à exposer nos vies pour Dieu. ))
Ces grands résultats, ces progrès inattendus, avec quel accent saint Vincent de Paul se plaisait à les énumérer ! Avec quel joie humble et naïve il en renvoyait toute la gloire à Dieu !
On ne s'étonnera pas, d'après ce que nous venons de dire, si de toutes parts on demandait des Filles de la Charité. « Vous ne sauriez croire, écrit saint Vincent de Paul , combien Dieu bénit partout ces bonnes filles. Un évêque en demande pour trois hôpitaux, un autre pour deux ; un troisième aussi , dont on me parla encore il n'y a que trois jours, en me pressant de lui en envoyer. » Et, dans une autre lettre, entrant dans de plus amples détails : « Më^ de Saint -Malo fait trop de grâce aux pauvres Filles de la Charité de les vouloir employer dans sa ville ; mais à présent cela ne se peut, parce que M'^'' Le Gras n'en a pas de prêtes et n'en a pu fournir à quantité de personnes qui lui en demandent depuis longtemps. Ms^" de Cahors aussi nous fait presser; M§^ d'Agde nous en demande pour cette ville et pour Pézenas ; depuis deux ans, M. l'abbé Gyron, qui est l'intendant du bon Dieu à Toulouse, nous sollicite pour lui en envoyer ; M§^ d'Angers en veut avoir pour un nouvel hôpital ; » et M. le chancelier, ajoute M"® Le Gras, « pour un établissement à cent cinquante lieues d'ici. »
lo2 HISTOIRE DE SAINT VINCENT DE PAUL
Bientôt les limites de la France , même de l'Europe , ne suffirent plus à Tardeur de leur zèle. « Votre nom, leur dit saint Vincent de Paul, s'étend presque partout ; il est connu même à Madagascar, où Ton vous désire, et nos Messieurs, qui y sont, nous écrivent qu'il serait à souhaiter que vous eussiez là un établissement pour les aider à gagner les âmes des pauvres nègres. » L'élan était donné, a La plupart de nos sœurs ne voudraient pas que l'embarquement de Madagascar se fît sans elles. » Et saint Vincent de Paul regardant plus loin encore , et montrant à ses filles les dernières extrémités du globe : « Le jour viendra, leur disait-il , où Dieu A^ous enverra en Afrique et dans les Indes. »
(Ainsi les filles de saint Vincent de Paul prenaient successivement possession des postes que la divine Providence leur avait préparés, en vue des révolutions et des catastrophes des temps modernes. Ainsi elles commençaient à déployer les qualités extraordinaires qui ont fait de la sœur de Saint- Vincent-de-Paul , de la Fille de Charité française, la première religieuse du monde. « Devant les malades, la femme italienne, disait Pie VII, n'a pas assez de force morale. L'allemande a trop de laisser aller. L'anglaise est trop prude. La femme française seule possède l'adresse, l'assurance, la résolution, le commandement doux, la piété sévère, indispensables à un tel état. » .C'est un pape qui parle ainsi. Il n'y a rien à ajouter. "
Cependant elles n'avaient pas encore de règles écrites. Saint Vincent de Paul se faisait vieux, il avait soixantedix-neuf ans. Tout le monde tremblait qu'il ne mourût sans avoir définitivement constitué sa compagnie des Filles de la Charité. M"^ Le Gras bouillait d'inquiétude à chaque maladie du saint. « Je a'ous vois toujours un peu dans les sentiments humains, lui écrivait saint Vincent de Paul, pensant que tout est perdu dès lors que vous me voyez malade. femme de peu de foi !