LIVRE V. — CHAPITRE III
— Quand Moïse donna la loi au peuple d'Israël , ce peuple était à genoux, comme je vous y vois à présent. J'espère que sa miséricorde infinie secondera vos désirs en vous donnant la grâce d'accomplir ce qu'il demande de vous. Mes filles, ne vous donnez- vous pas de bon cœur à lui pour vivre dans l'observance des saintes règles qu'il a voulu vous être données ?
— Oui, mon Père.
— Ne voulez -vous pas de tout votre cœur y vivre et V mourir?
— Oui, mon Père.
— Je prie la souveraine bonté de Dieu qu'il lui plaise, par son infinie miséricorde, de verser abondamment toutes sortes de grâces et bénédictions sur vous , à ce que vous puissiez accomplir parfaitement en toutes choses le bon plaisir de sa très sainte volonté dans la pratique de vos règles. Je prie la sainte Vierge de demander à son cher Fils pour nous tous qu'il nous donne les grâces nécessaires pour cela. Sainte Vierge , qui parlez pour ceux qui n'ont point de langue et ne peuvent parler, nous vous supplions , ces bonnes filles et moi , d'assister cette petite compagnie. Continuez et achevez une œuvre qui est la plus grande du monde. Je vous le demande pour les présentes et pour les absentes; et à vous, mon Dieu, je fais cette demande par les mérites de votre Fils Notre -Seigneur Jésus- Christ. »
Alors plusieurs sœurs demandèrent pardon des fautes qu'elles avaient commises contre les règles ; après quoi le saint ajouta : « Je prie Notre -Seigneur de tout mon cœur, mes filles, qu'il vous pardonne tous les manquements que vous y avez faits. Et moi, misérable, qui ne garde point les miennes, je lui en demande pardon aussi, et à vous, mes filles. Que de fautes j'ai faites à votre égard en ce qui concerne votre œuvre ! Je vous prie de prier Dieu qu'il me pardonne. Et pour cela je
prierai Notre -Seigneur Jésus -Christ qu'il vous donne lui-même sa sainte bénédiction, et n'en prononcerai point les paroles aujourd'hui , parce que les fautes que que j'ai faites à votre égard m'en rendent indigne. Je prie donc Notre - Seigneur que ce soit lui. »
Ici le saint se prosterna et baisa la terre. A ces paroles et à cette vue, M^'^ Le Gras et toutes les soeurs, vivement affligées de ce que leur Père se refusait à leur donner sa bénédiction , s'unirent pour la lui arracher par une sainte violence. Après avoir persisté dans son refus longtemps encore , Vincent dit enfin : « Vous le voulez, mes filles. Priez donc Dieu qu'il ne regarde point à mon indigence ni aux péchés dont je suis coupable, mais que, me faisant miséricorde, il veuille verser ses saintes bénédictions sur vous en même temps que j'en prononcerai les paroles : Benedictio Dei Patris, etc. )>
Ainsi se termina cette séance mémorable où Ton voit la bonté, la simplicité et l'humilité du Père, la générosité et la sainte ardeur des filles , et qui fut comme le lancement officiel de ce navire qui devait parcourir toutes les mers.
Deux mois après, le 8 août 1655, une nouvelle réunion, composée de toutes les sœurs qui se trouvaient à Paris , était convoquée dans le parloir de la communauté. Il s'agissait de nommer les officières. Bien que d'après le règlement l'élection dût se faire à la pluralité des suffrages , le saint crut qu'à cause de la gravité des circonstances et du péril des choses qui naissent, il valait mieux qu'il les nommât lui-même. En conséquence, il nomma première assistante de M'^^ Le Gras Julienne Loret ; trésorière , Mathurine Guérin ; dépensière , Jeanne Gressier. On dressa, sur un parchemin qu'on peut voir encore aux Archives nationales, acte de cette triple nomination. M"® Le Gras, les trois officières et