LIVRE I. — CHAPITRE III 4i
Ce fut au cours de cette épreuve que saint Vincent de Paul prit la résolution d'aller loger avec M. de Bérulle et avec les prêtres qui commençaient à se réunir pour jeter avec eux les fondements de l'Oratoire. Non pas qu'il eût la moindre pensée de s'adjoindre à eux ; il a souvent déclaré depuis qu'il n'y songeait pas, et M. de Bérulle le savait appelé à d'autres destinées. Son désir, en se retirant à l'Oratoire naissant, était de se trouver plus près de celui qu'il appelait « son ange visible », et dont il n'avait jamais eu plus besoin que depuis le commencement de sa grande tentation contre la foi. Il y trouvait en même temps la paix, le silence, l'éloignement du monde qu'il avait vainement cherché jusque-là. Pauvre, ayant besoin d'un bénéfice pour vivre , il en avait trouvé un , mais qui ne répondait pas à ses attraits.
Il avait été nommé aumônier de la reine Marguerite, l'épouse séparée d'Henri IV. Comment était -il arrivé à un poste pareil? Probablement par l'entremise d'un ami, M. du Fresne, secrétaire de cette princesse, lequel ayant fait connaissance de notre saint, « le trouvant humble, charitable et prudent, d'une discrétion merveilleuse , faisant du bien à tout le monde , » s'était lié intimement avec lui, et en avait fait l'éloge à la reine. Celle-ci avait voulu le voir et l'avait nommé son aumônier. Mais quelle position pour un homme comme notre saint 1 Marguerite, petite-fille de François P', fille d'Henri II, sœur des trois derniers Valois : François II, Charles IX et Henri III, d'une beauté célèbre, d'un esprit vif et délicat, avait été mariée malgré elle, et en dépit de toutes ses objections, à Henri de Navarre, qui fut peu après Henri IV, Mariage détestable, que ni l'un ni l'autre ne prirent au sérieux, qui les laissa aussi séparés et, hélas! aussi légers qu'auparavant, et dont tous deux finirent par demander au pape l'annulation. Elle avait été prononcée en 1599. Et
quelques années après, en 1605, la reine Marguerite, comme on continua à Tappeler, était rentrée à Paris. Séparée de son mari, mais non brouillée ou du moins réconciliée avec lui, celui-ci l'appelant « sa sœur », celle-là le nommant « son frère et son roi ^ », elle s'était installée dans son beau palais de la rue de Seine , dont les magnifiques jardins descendaient jusqu'au fleuve , et , essayant de revenir à la dévotion , elle continuait à mêler dans une cour à moitié païenne la religion, la littérature, les arts et l'intrigue. Quoique saint Vincent de Paul ne logeât pas au palais , qu'il ne parût jamais à la cour que pour y accomplir les actes de son ministère, la dissipation qui l'enveloppait lui était à charge, et ne contribuait pas peu à lui inspirer le désir de chercher, dans la compagnie de M. de Bérulle et de ses premiers disciples , un milieu plus en rapport avec ses goûts. La maison que ceux-ci occupaient était à une très petite distance du palais, ce qui lui permit d'y entrer sans résigner ses fonctions , dont il avait besoin pour vivre, et en restant aumônier de la reine. On présume qu'il y entra au mois de mars ou d'avril 1610 ; car il y resta deux ans, jusqu'au 2 mai 1612, date de son installation dans la cure de Glichy ^ ; et ainsi il n'est pas douteux qu'il n'habitât avec M. de Bérulle et ses compagnons au moment de l'établissement solennel de l'Oratoire.
Cette installation eut lieu le 11 novembre 1611, jour de saint Martin, dans une maison du faubourg Saint-
* Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VI, p. 148.
2 II est certain qu'au 17 février 1610, date de la lettre à sa mèi^e, il n'avait point de position. D'autre part, dans un acte du 10 juin 1610, il est qualifie d'aumônier de la reine. Sa nomination eut donc lieu dans les quati-e mois qui vont du 17 février au 10 juiiî. Et comme Abelly dit qu'il y entra à peu près deux ans avant le 2 mai 1612, et que Collet ajoute : « sans résigner ses fonctions, » on peut conjecturer qu'il fut nommé en mars ou en avril.