LIVRE V. — CHAPITRE III
chang^é d'habits ? point du tout. On a vu des Polonais venir à Paris chercher leur reine habillés à leur mode, et personne, je m'assure, n'a trouvé mauvais qu'ils ne fussent point vêtus comme des Français. Ainsi, mes chères sœurs , ne vous étonnez pas si on vous recommande l'uniformité dans vos habits , et de n'y apporter aucun changement sous prétexte de vous accommoder aux coutumes des lieux où l'on pourra vous envoyer *. » Pauvreté dans la nourriture en tout temps, même en maladie. « On cesse d'être Fille de la Charité si, étant malade, on veut être traitée délicatement. Et que donnez-vous aux pauvres que vous servez? Des œufs et des bouillons. Quand donc on vous traite de la sorte, vous êtes égales à vos maîtres, et c'est tout ce qui se peut accorder. Lorsqu'ils se portent mieux, vous leur donnez de la viande et du pain ; et une Fille de la Charité voudrait être traitée avec des perdrix, des bécasses et autres viandes délicates ! Oh ! ce n'est pas là votre condition , cela est bon pour les dames ; mais quant aux Filles de la Charité , elles doivent être traitées sur le petit pied , votre compagnie ayant fait vœu de pauvreté ^.
« Après cela que voulez- vous donc que je vous dise? De quoi pensez-vous qu'on nourrit les rois quand ils sont malades? D'œufs et de bouillon : voilà ce qu'on leur donne. Dieu me fit la grâce d'assister à la mort du roi dernier; le médecin le pria de prendre de la nourriture, ce qu'il refusa, parce qu'il y avait grande répugnance et qu'il voyait la mort s'approcher à grands pas. Alors il me fit l'honneur de me faire appeler et me dit : « Monsieur Vincent , le médecin me presse de « prendre de la nourriture, je l'ai refusé; car aussi « bien il faut que je meure ; que me conseillez- vous
^ Conférences aux Filles de Charité, t. II, p. 300. 2 Ibid., p. 322.
« de faire ? » Je lui dis : « Sire , s'il plaît à Votre Ma- « jesté, vous ferez bien de prendre ce que le médecin « a ordonné. » Ce bon roi , de sa grâce , appela le médecin et se fit apporter un bouillon ; de sorte , mes chères filles, que si vous avez des œufs et des bouillons, vous êtes traitées de la même façon que les plus g^rands de la terre ^ . »
Avec riiumilité et la pauvreté, sur lesquelles le saint revenait sans cesse, il insistait vivement sur la paix, l'union, la cordialité qui doivent régner entre toutes les sœurs ; sans cela une maison est un enfer. Il est vrai que, pour arriver à cette union, il y a des sacrifices à faire, des défauts à supporter; mais qui n'en a pas? et serait -il raisonnable de vouloir être supporté si on ne supporte pas ? « C'est ce que je recommande souvent à nos messieurs et ce que je vous recommande, mes filles , sur toutes choses : il faut prier qu'on n'ait pas égard à nos misères. Je fais souvent cette prière à nos messieurs qu'ils me fassent la charité de me supporter, car il n'y a personne qui ait plus besoin de support que moi (notre très honoré Père dit ces paroles avec tant d'humilité et témoignage de confusion , que celles qui eurent le bien de les entendre en furent dans l'étonnement), et je suis surpris comment on peut me supporter dans mes promptitudes, emportements et autres défauts; oui, j'en suis surpris et je leur dis : « Messieurs, supportez-moi et n'ayez pas égard à mes « misères ^. »
Avec l'humilité, la pauvreté, l'union à l'intérieur, ce que le saint ne cessait de recommander, ce qu'il voulait à tout prix établir dans ses filles, c'est une aimable aisance, une chaste liberté. « Vous sortez sans cesse dans le monde , vous traitez avec toutes sortes de per-
ï Conférences aux Filles de Charité, i. II, p. 322. 2 Ibid., p. 445.