LIVRE V. — CHAPITRE III
sonnes; faites-le simplement, rondement, avec un œil clair et un cœur pur. » S'il ne voulait pas que ses filles fussent religieuses , comme il Fa dit sans cesse, il les voulait plus saintes que des religieuses , plus enveloppées de modestie , pouvant sortir de leur maison pour aller voir les malades, mais hors de là plus fermées dans leur chambre que même les carmélites dans leur cloître. Aussi insistait-il de plus en plus pour que nul , ni grand seigneur, ne pût y entrer. « Vous ne devez pas souffrir qu'aucun homme entre dans vos chambres, ni même les femmes, hors le cas de nécessité... Si vous avez à parler à vos confesseurs , vous pouvez leur parler à l'église, mais jamais dans vos chambres, et encore que ce fût M. Portail ou moi, vous ne devez point nous y souffrira » Il a quatre-vingts ans, il est le fondateur, il est le père, il est saint, et, s'il se présente pour entrer dans une chambre, il faut le mettre à la porte, u Oh ! Monsieur, ne put s'empêcher de dire une sœur, voilà qui est bien rude. » Sans doute, mais quelle leçon I et d'autant jdIus éloquente, qu'elle est plus rude ! Le saint ajoute : « Je vous ai dit précédemment que quand vous aviez à parler à vos confesseurs , vous deviez le faire à l'église ou à la porte de la maison ; encore faut-il que ce ne soit pas à des heures indues, quelque bonne raison que vous ayez. Je dis des heures indues, c'est-à-dire ni au soir entre chien et loup, ni trop matin non plus, afin que, quand vous parlerez à quelqu'un, on voie clairement vos actions^. » Tout cela pour assurer et faire éclater l'angélique pureté de ses filles.
Et cette angélique pureté, cette chaste liberté, ce dévouement et ce détachement, cette pauvreté et cette mort à tout, pourquoi travaillait -il avec tant d'ardeur
^ Conférences aux Filles de Charité, t. II, p. 384. 2 Ibid., p. 385.
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à les établir dans l'âme de ses filles? Afin qu'elles fussent capables de servir les pauvres. Il y revenait sans cesse, u Ce sont vos maîtres et les miens, disait-il, les voiles derrière lesquels se cache Notre -Seigneur Jésus-Christ ^ » — « Oh! disait-il, si nous pouvions voir l'âme d'une Fille de la Charité qui sert bien les pauvres, qui a bien soin de leur salut, nous la verrions reluire comme un soleil ^. »
Sans doute saint Vincent de Paul avait dit mille fois tout cela. Il le redisait encore, il le redira jusqu'à son dernier souffle. Comme autrefois saint Jean, dans son extrême vieillesse, ne savait plus dire qu'un mot : « Aimez -vous les uns les autres, » (ainsi saint Vincent de Paul à quatre-vingt-cinq ans répétait toujours les mêmes mots : « Aimez les pauvres , ce sont vos maîtres et les miens. »
Ces paroles ont porté leurs fruits. Personne ne réalise ici-bas son idéal, saint Vincent de Paul a réalisé le sien. Tous les peuples ont vu les Filles de la Charité , et à leur seule démarche ils les ont reconnues pour les vraies filles de notre saint. Elles ont fondé deux mille maisons, et ni les mollesses du règne de Louis XV, ni les terreurs de la première république, ni les laïcisations odieuses de la troisième, n'ont pu entraver leur élan. De France, elles ont passé en Italie, en Pologne, en Autriche, en Espagne, en Portugal. L'Angleterre a abaissé devant elles la rigueur de ses lois qui interdisent le port de tout costume religieux , et l'Ecosse les a appelées au lit de ses malades protestants. Elles sont montées sur les vaisseaux anglais pour aller aux deux Amériques, et, pendant la guerre civile, on les a vues soigner du même cœur les blessés de l'Amérique du Nord et ceux de l'Amérique du Sud.
1 Conférences aux Filles de Charité, t. II, p. 312.
2 Ibid., p. 316.