LIVRE V. — CHAPITRE IV
naires n'y avaient pas pensé non plus que moi ; de sorte que cela s'est fait contre toutes nos prévoyances et espérances.
« Et si vous me demandez comment les pratiques de la Compagnie se sont introduites, comment la pensée de tous ces exercices et emplois nous est venue, je vous dirai que je n'en sais rien, et que je ne le puis connaître. Voilà M. Portail, qui a vu aussi bien que moi l'origine de la petite Compagnie, qui vous peut dire que nous ne pensions à rien moins qu'à tout cela. Tout s'est fait comme de soi-même, peu à peu, l'un après l'autre. Le nombre de ceux qui se joignaient à nous s'augmentait, et chacun travaillait à la vertu; et à ce même temps que le nombre croissait , aussi les bonnes pratiques s'introduisaient pour pouvoir vivre ensemble, et nous comporter avec uniformité dans nos emplois. Ces pratiques-là se sont toujours observées, et s'observent encore aujourd'hui par la grâce de Dieu. Enfin on a trouvé à propos de les réduire par écrit, et d'en faire des règles. J'espère que la Compagnie les recevra comme émanées de l'esprit de Dieu. »
Ici le saint fit un retour sur lui-même, et ne put contenir ses sentiments d'humilité : « Oh ! Messieurs et mes frères, je suis dans un tel étonnement de penser que c'est moi qui donne des règles, que je ne saurais concevoir comment j'ai fait pour en venir là; et plus j'y pense, plus aussi il me paraît que c'est Dieu seul qui a inspiré ces règles à la Compagnie. Que si j'y ai contribué quelque peu de chose , je crains que ce soit ce peu -là qui empêchera peut-être qu'elles ne soient pas si bien observées à l'avenir, et qu'elles ne produisent pas tout le fruit et tout le bien qu'elles devraient.»
Et cependant, ajoute-t-il, bien qu'il y ait mis « sa misérable main », ces règles sont toutes saintes : « Il me semble que, par la grâce de Dieu, elles tendent toutes à nous éloigner du péché , à procurer le salut
des âmes , à servir l'Eglise et à donner gioire à Dieu ; de sorte que quiconque les observera comme il faut, s'éloignera des péchés et des vices, se mettra dansFétat que Dieu demande de lui , sera utile à l'Eglise et rendra à Notre-Seigneur la gloire qu'il en attend. Sauveur ! quel bonheur ! Je ne le puis assez considérer. Nos règles ne nous prescrivent en apparence qu'une vie assez commune , et néanmoins elles ont de quoi porter ceux qui les pratiquent à une haute perfection.
« Outre leur but premier, qui est de nous rendre saints, elles en ont un second, qui devrait suffire à nous les rendre précieuses; car aucune autre congrégation ne l'a jamais eu, qui est d'annoncer l'Evangile aux pauvres , et aux pauvres les plus abandonnés. Oh ! que nous avons sujet de nous humilier et de nous confondre, de ce qu'il n'y en a point eu encore d'autres, que je sache, qui se soient proposé pour lin particulière et principale d'annoncer l'Evangile aux pauvres, et aux pauvres les plus abandonnés! Pauperibus evanffelizare misit me' car c'est là notre fin. Oui, Messieurs et mes frères, notre partage sont les pauvres. Quel bonheur de faire la même chose pour laquelle Notre-Seigneur a dit qu'il était venu du ciel en terre, et moyennant quoi nous espérons, avec sa grâce, d'aller de la terre au ciel ! Faire cela, c'est continuer l'ouvrage du Fils de Dieu, qui allait volontiers dans les lieux de la campagne chercher les pauvres. Voilà à quoi nous oblige notre Institut, à servir et à aider les pauvres, que nous devons reconnaître pour nos seigneurs et pour nos maîtres. bienheureuses règles ! qui nous engagent à aller dans les villages à l'exclusion des grandes villes, pour faire ce que Jésus-Christ a fait ! Voyez, je vous prie, le bonheur de ceux qui les observent, de conformer ainsi leur vie et toutes leurs actions à celles du Fils de Dieu. ->•>
Il ajouta : « J'espère que cette fidélité passée avec laquelle vous avez observé ces règles , et votre patience