LIVRE V. — CHAPITRE IV
qu'elle exige*. C'était la même simplicité, la même familiarité éloquente que dans les conférences du mardi, avec quelque chose de plus pénétrant et de plus tendre. Deux frères le portaient à son fauteuil , le soulevaient quand il voulait bénir la communauté; et, comme sa voix cassée ne pouvait se faire entendre bien loin , on rapprochait les chaises dans un cercle recueilli, qui permettait de ne pas perdre un mot. On a gardé longtemps le souvenir de sa magnifique conférence sur le but de la congrégation.
Il la termina par ces admirables paroles : « Je m'en irai bientôt. Mon âge , mes infirmités et les abominations de ma vie ne permettent pas que Dieu me souffre davantage sur la terre. Il pourra donc arriver, après ma mort, des esprits de contradiction et des personnes lâches qui diront : « A quel propos s'embarrasser du « soin des hôpitaux? Quel moyen d'assister tant de « gens ruinés par la guerre, et de les aller trouver « chez eux? Pourquoi diriger des filles qui servent les « malades, et pourquoi perdre notre temps après des « insensés?...)) Et d'autres diront que c'est trop entreprendre que d'envoyer aux pays éloignés , aux Indes , en Barbarie. « Nous voulons bien faire mission en ce « pays-ci , sans aller plus loin ; mais des enfants trou- « vés , mais des vieillards , mais des gens enfermés , « qu'on ne nous en parle point! » Messieurs et mes frères, avant que je vous quitte, je vous en avertis, dans l'esprit que Moïse avertissait les enfants d'Israël : « Je m'en vas, vous ne me verrez plus ; j'ai connu que >■< plusieurs d'entre vous s'élèveront pour séduire les « autres; ils feront ce que je vous défends, et ne fe- « ront pas ce que je vous commande de la part de
1 Les conférences du saint fondateur sur les règles sont au nombre de vingt -cinq. La mort ne lui permit pas d'achever l'explication qu'il avait commencée.
<( Dieu.» — « Après mon départ, disait aussi saint « Paul , viendront des loups ravisseurs. » Si cela arrivait, dites : ce Laissez -nous dans les lois de nos pères, « en Fétat où nous sommes. Dieu nous y a mis et veut « que nous y demeurions. » Tenez ferme. (( Mais la « Compagnie est embarrassée d'un tel emploi.» Hélas! si , en l'enfance , elle a soutenu celui-là et porté tous les autres fardeaux, pourquoi n'en viendra-t-elle pas à bout quand elle sera plus forte? Laissez -nous en l'état où Notre-Seigneur était sur la terre. Nous faisons ce qu'il a fait ; on ne nous empêchera pas de l'imiter. »
Ses conférences sur les conseils évangéliques , sur les saints vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, ne furent pas moins belles. Voici en quels termes splendides il leur parlait de la pauvreté : ce La pauvreté est le nœud des religions. Nous ne sommes pas, il est vrai, religieux, et nous ne sommes pas dignes de l'être, bien que nous vivions en commun; mais la pauvreté est aussi le nœud des communautés, et particulièrement de la nôtre. Oui, Messieurs, cette vertu de pauvreté est le fondement de la congrégation de la Mission. Cette langue qui vous parle n'a jamais, par la grâce de Dieu, demandé chose aucune de toutes celles que la Compagnie possède maintenant. Et quand il ne tiendrait qu'à faire un pas , ou à prononcer une seule parole, pour faire que la Compagnie s'établît dans les provinces et dans les grandes villes , et se multipliât en nombre et en emplois considérables, je ne la voudrais pas prononcer, et j'espère que Notre -Seigneur me ferait la grâce de ne la point dire. Malheur! malheur! Messieurs et mes frères , oui , malheur au missionnaire qui voudra s'attacher aux biens périssables de cette vie ! car il y sera pris , il demeurera piqué de ces épines et arrêté dans ces liens. Et si ce malheur an^iyait à la Compagnie, qu'est-ce qu'on dirait après cela? Et comment est-ce qu'on y vivrait? L'on dirait : Nous