LIVRE V. — CHAPITRE IV
ne g'ag'ne rien avec le démon par l'orgueil , puisqu'il en a plus que nous ; mais on peut le vaincre par Fhumilité, arme dont il ne saurait se servir ^. »
Avec l'humilité, ce qu'il recommandait le plus, c'était la charité. « Le paradis des communautés, c'est la charité. Or la charité est l'âme des vertus, et c'est l'humilité qui les attire et qui les garde. Il en est des compagnies humbles comme des vallées , qui attirent sur elles tout le suc des montagnes. Dès que nous serons vides de nous-mêmes. Dieu nous remplira de lui, car il ne peut souffrir le vide. Humilions-nous donc, mes frères, de ce que Dieu a jeté les yeux sur cette petite Compagnie pour servir son Eglise ; si toutefois on peut appeler compagnie une poignée de gens , pauvres de naissance, de science et de vertu, la lie, la balayure et le rebut du monde. Je prie Dieu tous les jours deux ou trois fois à ce qu'il nous anéantisse, si nous ne sommes utiles pour sa gloire. Quoi ! Messieurs, voudrions-nous être au monde sans plaire à Dieu et sans lui procurer sa gloire ? »
Et non seulement la charité au dedans de la maison , parmi les frères, mais la charité au dehors. « Notre vocation est d'aller non en une seule paroisse ni en un seul diocèse, mais par toute la terre, pour embraser le cœur des hommes , et pour y faire ce qu'a fait le Fils de Dieu, lequel a dit qu'il était venu apporter un feu sur la terre, afin d'enflammer le cœur des hommes de son amour. » — « Jésus, dites -nous, s'il vous plaît, qui est-ce qui vous a fait descendre du ciel pour venir souffrir la malédiction de la terre ? Quel excès d'amour vous a porté à vous humilier jusqu'à nous et jusqu'au supplice de la croix ? On est-ce que l'on trouvera une charité si admirable et si excessive ? Il n'y a que le Fils de Dieu qui en soit capable, et qui ait eu un tel amour
^ Maynard, t. II, p. 388.
pour les hommes que de quitter le trône de sa g^loire , pour venir prendre un corps sujet aux infirmités et aux misères de cette vie, et pour faire les étranges démarches qu'il a faites pour établir en nous et parmi nous , par son exemple et par sa parole , la charité de Dieu et du prochain. Oui, c'est cet amour qui l'a crucifié, et qui a produit cet ouvrage merveilleux de notre rédemption. Oh ! Messieurs, si nous avions une étincelle de ce feu sacré qui embrasait le cœur de Jésus-Christ, demeurerions -nous les bras croisés, et délaisserions -nous ceux que nous pouvons assister? » Il voulait qu'on allât au bout du monde, sous l'impulsion de cette charité. « Vous serez édifiés, mes frères, si je vous dis qu'il y a céans des vieillards infirmes qui ont demandé d'être envoyés aux Indes, et qui l'ont demandé dans leurs infirmités mêmes, qui n'étaient pas petites. D'où vient un tel courage ? C'est qu'ils ont le cœur libre ; ils vont de cœur et d'affection en tous lieux où Dieu veut être connu et adoré, et rien ne les arrête ici que sa sainte volonté. Et nous autres , mes frères , tous autant que nous sommes ici , si nous n'étions point accrochés à quelques malheureuses ronces, chacun de nous dirait en son cœur: « Mon Dieu, je me donne à vous pour être envoyé en « tous les lieux de la terre, où les supérieurs jugeront (( à propos que j'aille annoncer votre nom ; et, quand « j'y devrais mourir, je me disposerais d'y aller, sa- « chant que mon salut est en l'obéissance, et l'obéis- « sance en votre volonté. » Et moi-même, quoique vieux et caduc comme je suis, je ne dois pas laisser de me tenir en cette disposition, et même de m'en aller aux Indes pour y gagner des âmes à Dieu , encore que je dusse mourir par le chemin. Car ne pensez pas que Dieu demande de nous les forces et la bonne disposition du corps ; non , il ne demande que notre bonne volonté, et une véritable et sincère disposition d'em-