LIVRE VI. — CHAPITRE I
conde fois le saint Viatique. On le lui promit pour le lendemain, et la nuit tout entière se passa dans des élans d'adoration et d'amour. Après cette seconde communion , elle bénit de nouveau ses Filles de la Charité , auxquelles elle recommanda l'union , la cordialité , la haute estime de leur vocation , leur disant que si elle vivait cent ans, elle ne saurait leur recommander autre chose. Son dernier mot fut : « Ayez bien soin du service des pauvres. « On se préparait à lui donner l'indulgence plénière m articulo mortis ; mais elle dit: a II n'est pas encore temps. » Un peu après elle frappa sa poitrine pour la demander, et, l'ayant reçue, elle fit baisser ses rideaux, comme pour se recueillir. Cinq ou six minutes après elle était morte , toutes les Filles de Charité agenouillées et pleurant autour de son lit. C'était l'opinion du curé de Saint- Laurent, qui l'avait confessée et administrée , qu'elle emportait a^-ec elle la grâce de son baptême. Saint Vincent de Paul était averti heure par heure de tous ces événements, dont il était à la fois consolé et accablé. 11 ne contenait pas sur ses lèvres l'éloge de cette femme incomparable ^ Dès le lendemain de sa mort, il adressa à toutes ses maisons une lettre pour leur faire connaître la rude épreuve que Dieu leur envoyait, u Je recommande, disait-il, son âme à vos prières, quoique peut-être elle n'ait pas besoin de ce secours : car nous avons grand ï^ujet de croire qu'elle jouit maintenant de la gloire promise à ceux qui servent Dieu et les pauvres de la manière qu'elle a fait, n
C'était l'usage que, quand une Fille de la Charité mourait, saint Vincent de Paul réunissait toutes celles qui étaient à Paris afin de s'entretenir de ses A^ertus. Pour quelle autre le saint l'eût-il désiré autant? Mais, au milieu de toutes ces émotions, sa maladie s'était
* Voir t. I , p. 302.
bien aggravée. Ses jambes n'étaient plus seulement enflées, elles étaient entamées et ulcérées. Rien que d'aller de sa chambre à la chapelle , c'était chose pitoyable de le voir. On le conjura donc de consentir à la transformation en chapelle de la chambre contiguë à la sienne ; ce qui lui aurait permis d'entendre la messe sans sortir. (( Non, non, dit-il, les chapelles particulières ne se doivent permettre que dans des cas de nécessité absolue ; or je n'en suis pas là. « Du moins on pouvait lui faire faire un fauteuil à bras, une chaise à porteur au moyen de laquelle deux frères seraient heureux de le transporter à la chapelle. Mais il répugnait extraordinairement à cette mesure. L'idée de ces deux hommes qui s'abaissaient, selon lui, et se dég-radaient en en portant un autre, le mettait au martyre. Tout le temps qu'il y était, il leur demandait pardon et avec de tels termes , un air si malheureux, qu'il fallut y renoncer. On résolut donc, pour l'entretien sur les vertus de M^^" Le Gras , d'attendre des jours meilleurs, un retour du mieux qui lui permettrait de se transporter ou d'être transporté à la maison des Filles de la Charité.
Les mois d'avril, de mai et juin s'écoulaient sans amener l'amélioration désirée. Il écrivait le 28 mai : (( Nous n'avons rien de nouveau ici. Chacun s'y porte assez bien. Il est vrai que je souffre un peu de mes mauvaises jambes, qui ne me permettent plus de bouger de place qu'avec grand'peine *. » Au commencement de juillet la situation s'aggrava. Il écrivait le 14 : « Mes mauvaises jambes ne me laissent plus ni reposer la nuit, ni marcher le jour, ni seulement me tenir debout; hors cela je me porte assez bien^. » La sœur Julienne écrivait de son côté : « Notre très honoré Père se porte bien , Dieu merci , pour le cœur et l'es-
1 Lettres, t. IV, p. 565, n» 2038.
3 Ihîd., p. 577, no 2050.