‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 321 sur 394 · LIVRE VI. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — CHAPITRE I

dans laquelle il y avait ces mots : « M. Vincent diminue à vue d'œil , et il y a apparence que nous le perdrons bientôt. » Saint Vincent de Paul s'arrêta ému, non pas de cette nouvelle, qui n'en n'était pas une pour lui, mais de la pensée que ce bon prêtre avait voulu lui donner indirectement un avertissement qu'il jugeait nécessaire. Ce bon prêtre était peut-être scandalisé en voyant que le saint ne se préparait pas à la mort ; il en avait conclu que le Père ne se croyait pas si malade, et il avait trouvé ce moyen adroit de le lui faire savoir. Il n'y avait aucunement songé ; mais , dans son humilité, saint Vincent de Paul le crut. Il le fit donc venir. u Monsieur, lui dit-il, je vous remercie très humblement du bon avis que vous m'avez donné. Vous m'avez l'ait plaisir, je vous assure; et je vous prie de mettre le comble à cette charité en me faisant connaître les autres défauts que vous avez reconnus en moi. — Oh ! Monsieur, répondit le pauvre missionnaire, confus et déconcerté, je vous assure à mon tour que je n'ai pensé ni de près ni de loin à vous faire la leçon , et que je n'ai manqué que par inadvertance. — Remettez-vous, Monsieur, et consolez- vous , reprit le saint vieillard; je ne vous en aurais aimé et honoré que davantage. Et pour ce qui est de l'avertissement que j'estimais que vous me vouliez faire, je vous dirai tout simplement que Dieu m'a fait la grâce d'en éviter le sujet ; et je vous le dis afin que vous ne soyez point scandalisé de ne me voir pas faire des préparations extraordinaires. Il y a dix-huit ans que je ne me suis point couché sans m'être mis auparavant en disposition de mourir la même nuit. » Il aurait pu ajouter que depuis quinze ans, depuis sa grande maladie de 1645, il n'avait jamais fini son action de grâces sans réciter les prières de l'extrême-onction.

Cependant le mois d'août fut plus lourd encore à traverser que le mois de juillet. Ses jambes enflèrent da-

vantage et se fendirent si profondément, que ses bas étaient sans cesse inondés. Ses pieds se refroidirent ; sa tête, jusque-là si saine, commença à s'alourdir un peu. Il dormait de temps en temps dans la journée, sans pouvoir résister au sommeil, même quand il était en affaires. Il s'excusait alors humblement et priait qu'on eût pitié de sa misère. D'autres fois il disait en riant : « C'est le frère qui précède la sœur, » voyant dans ce sommeil l'avant- coureur de la mort. Il résolut alors de profiter de ses dernières forces pour dire adieu à ses deux plus illustres bienfaiteurs. Le premier était ce Philippe -Emmanuel de Gondi chez lequel il avait été précepteur pendant douze ans (dont la femme, cette pieuse et angélique comtesse de Gondi, avait, par une noble inspiration de sa foi et par les largesses de son testament, fondé elle-même l'œuvre des missions); et qui, devenu veuf, s'était caché sous l'humble habit de pr'être de l'Oratoire, et déjà vieux, âgé de quatre-vingts ans, ayant méprisé tous les honneurs du monde, écarté de la main l'épiscopat et le cardinalat, achevait de mourir dans l'exercice de la piété et de la pénitence. Voici la lettre d'adieux qu'il lui écrit :

a Monseigneur,

u L'état pénible où je me trouve et une petite fièvre qui m'a pris me fait user, dans le doute de l'événement, de cette précaution en votre endroit. Monseigneur, qui est de me prosterner en esprit à vos pieds pour vous demander pardon des mécontentements que je vous ai donnés par ma rusticité , et pour vous remercier très humblement, comme je fais, du support charitable que vous avez eu pour moi, et des innombrables bienfaits que notre petite compagnie, et moi en particulier, avons reçus de votre bonté. Assurez- vous. Monseigneur, que, s'il plaît à Dieu de me continuer le pou-

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