LIVRE VI. — CHAPITRE I
lieu, puis de là il se fit porter à Paris ^ couché sur un brancard. Il y arriva le 24 septembre 1660, si épuisé par la fatigue, qu'il le fallut d'abord conduire à l'infirmerie, sans qu'il pût même essayer, malgré son vif désir, de parler à son vénéré père. Mais saint Vincent de Paul était si impatient de le voir, que dès le lendemain matin il se fit porter lui-même à l'infirmerie, où il eut avec son fils et son héritier un long et dernier entretien. Que lui dit-il ? On ne l'a jamais su. Probablement il l'entretint des choses les plus importantes pour le bon gouvernement des œuvres qu'il avait fondées. Mais à l'étonnement qu'éprouva M. Aimeras lorsqu'on ouvrit la fameuse cassette, on vit bien qu'il ne lui avait pas même laissé soupçonner cet acte de suprême confiance.
Ce fut là du reste le dernier élan de ce cœur incomparable. On eût dit que Dieu attendait que toutes ses œuvres fussent finies et qu'il y eût mis les derniers traits pour le rappeler à lui. Cet homme, d'un ordre si parfait, ne mourut que quand il n'eut plus rien à faire. Il avait quitté M. Aimeras, et il s'était fait porter dans sa chambre, le 25 septembre, sur les dix heures. Vers midi l'assoupissement le prit , plus profond que d'habitude, et on ne douta plus que le dernier jour de cette existence extraordinaire ne fût arrivé. Le lendemain cependant, 26 septembre, un dimanche, il se fit lever et habiller, quoique déjà un peu assoupi, puis porter à la messe , où il communia ; après quoi l'assoupissement devint tel, que le médecin le jugea en danger. Vers les six heures et demie du soir, on crut prudent de lui administrer l'extrême-onction.
« M. d'Horgny, qui devait remplir ce douloureux ministère , accompagné de quelques prêtres de la communauté, interrogea d'abord, suivant l'usage, le vénérable malade : « Monsieur, ne voulez-vous pas recevoir les derniers sacrements ? — Oui. — Croyez -vous tout
ce que l'Eglise croit? — Oui. — Croyez-vous un seul Dieu en trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit? — Oui. » Chacune de ces interpellations l'arrachait à son sommeil, et il faisait effort pour répondre ; mais il pouvait à peine prononcer de suite deux ou trois mots intelligibles ; le reste se perdait dans un murmure que les assistants n'entendaient pas.
« Ces questions achevées , M. d'Horgny poursuivit : « Demandez pardon à tous. — De tout mon cœur. — Pardonnez-vous à tous? — Jamais personne... -» Et il s'arrêta dans cette phrase , dont la fin évidente était : « ne m'a offensé. » Alors M. d'Horgny prononça les actes accoutumés de foi, d'espérance, de regret, d'amour ; et il ajouta : « Monsieur, nous allons dire le Confiteor pour vous, et vous direz seulement mea, culpa, en vous frappant la poitrine. » Mais le saint, ramassant toutes ses forces, récita lui-même le Confiteor tout entier.
« Alors on commença les onctions ; à chacune il faisait effort pour écouter et répondait Amen. A la dernière, il revint un peu à lui ; il ouvrit les yeux et les promena avec un joyeux sourire sur les assistants. Ceux-ci voulurent profiter de ce réveil et lui demandèrent sa bénédiction pour tous ses enfants : ce Ce n'est point à moi... » Et, l'assoupissement l'ayant soudain repris , il ne put achever l'humble phrase que nous lui avons entendu plus d'une fois proférer : « Ce n'est point à moi, indigne, misérable, de vous bénir. » Sa tête s'était penchée sur sa poitrine et y demeurait. Pour le soulager, on l'appuya sur un linge que des frères soutinrent tour à tour pendant toute la nuit,
« Vers neuf heures du soir, les anciens de la communauté, M. Becu, M. Grimai, M. Bourdet, vinrent lui faire leur visite suprême. Comme mot d'adieu, chacun lui adressait une parole des saintes Ecritures : Paratum cor meum, etc., et, comme à la voix de l'ange